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Le Détesteur: c'est la fin. Bye.

Crédit photo : Murphy Cooper
Le Détesteur: c'est la fin. Bye.
Chères lectrices, chers lecteurs, après 6 années (jour pour jour!) de chronique chez NIGHTLIFE.CA, je décide avec beaucoup de nostalgie que celle-ci sera ma toute dernière.

D'abord, nourrir une chronique hebdomadaire aussi longtemps, c'est hyper drainant. Du moins, quand tu te donnes pour mission d'arriver chaque semaine avec un angle d'attaque n'ayant pas encore été exploité. Cette chronique, c'est 24h/24h, chaque jour de la semaine. Je commence à l'écrire lundi, je vous la livre mardi, et déjà mercredi, la prochaine se déploie en mode brouillon dans ma tête. De jeudi à dimanche, je débats avec moi-même, j'envisage les réactions, je prévois les contre-arguments, je me contredis, j'infirme mes propres propos, je me challenge, je consulte les textes de mes adversaires idéologiques, je consulte des amies féministes, je change mon fusil d'épaule, j'efface, je revois certains arguments et parfois j'abandonne un texte de 1500 mots pour en réécrire un nouveau sur un autre thème.

Au bout de 6 ans, il est temps pour moi de passer à autre chose. De m'octroyer un peu de temps pour m'adonner à des projets nouveaux. Je suis d'ailleurs sur l'écriture d'un bouquin. Ceci explique principalement mon départ. Cette chronique occupe toutes mes pensées et il me faut vider la corbeille dans ma tête afin de libérer un peu d'espace pour que son disque dur puisse opérer légèrement.

Déjà que je suis aux prises avec le syndrome de l'imposteur, signer avec un éditeur ne fait qu'exacerber l'immense sentiment d'imposture qui m'habite depuis Jour 1. Imposteur parce que je tiens une chronique. Imposteur parce que je rédige un livre. Doublement imposteur. En mettant un terme à cette chronique, je ne réglerai certainement pas mon problème, mais au moins, je ne serai imposteur qu'à une seule de mes occupations.

Au cours de ce périple, j'ai pu, auprès de mes contemporains, observer et prendre part à de petites comme de grandes et belles révolutions. Mes prises de position m'ont valu un rôle d'allié. Rôle que je n'ai jamais tout à fait accepté, puisque tout cela m'est tombé dessus un peu par accident. Dans le sens où, je ne me suis jamais vraiment accroché à ce titre. Je ne l'ai pas convoité. Je ne l'ai pas brandi dans les airs comme un trophée.

En 2014, je signais un premier texte sur la culture du viol qui changea indéfiniment le ton de cette chronique. Plusieurs témoignages de survivantes ont bondi dans ma boîte de réception et, je l'admets, je n'ai jamais été tout à fait confortable avec cela. Après tout, pourquoi accorder cette confiance à un homme? Pourquoi moi? Je m'assurais donc de les rediriger vers des personnes et des organismes pas mal mieux outillés que moi.

Pendant presque deux ans, j'ai fait de la culture du viol un combat personnel. Maladroitement, dois-je dire, puisque je ne crois pas que ce rôle revienne à un homme. Même si j'ai pu faire du bien. Mais bon, il faut retourner à l'arrière pour comprendre qu'à ce moment-là, la notion de disempowerment m'était encore étrangère. Nous étions, tout le monde, au commencement de quelque chose et la culture du viol se voulait jusque là un concept qui faisait sourciller bien des gens, même certaines féministes. Peu de gens osaient s'aventurer sur ce terrain. Rappelons-nous qu'en 2014, amener l'idée de l'existence d'une culture du viol rendait les hommes très très agressifs.

Bref, oui, ma contribution était généralement appréciée. Puis, il y a eu, au courant de l'été 2015, cet échange de mots avec Jean-François Mercier. Mercier avait publié une blague sexiste sur sa page Facebook et nous avons été plusieurs à lui expliquer en quoi il contribuait à banaliser le viol. Des chroniqueurs qui lui ont traité le sujet, c'est à moi plutôt qu'à Judith Lussier qu'il a fait le choix de répondre. Un homme.

Encore ici, mon intervention fut généralement bien reçue. Les amies féministes me sommaient de ne jamais cesser d'écrire et, tour à tour, me remerciaient pour mon « travail ». Parmi ces voix qui s'entendaient pour faire de moi un bon allié, il y avait cette femme qui n'était pas tout à fait en accord avec ses camarades. Selon elle, c'est une femme qui aurait dû aller au front avec Mercier. Le rôle de l'allié n'est pas de prendre la place d'une femme mais bien de se tenir derrière elle. Lui laisser le spotlight.

Son commentaire m'intéressait plus que les autres. J'aime être challengé. Je me suis mis à me questionner sur mon rôle. On me répondait : fuck elle! Continue d'écrire! Les femmes sont fatiguées!

Mais comme je ne suis pas du genre à me braquer derrière la majorité pour me donner raison, j'ai préféré me ranger derrière cette voix discordante qui me remettait à ma place. Elle avait raison. Le temps lui a donné raison. Le spotlight doit être mis sur les femmes, les personnes racisées et personnes trans et non sur l'allié.

Alors, tranquillement, je me suis tassé. Bon, parfois je me suis collé à l'actualité. Et d'autres fois, j'ai jugé qu'il était nécessaire d'intervenir. Par exemple, je pense que c'est un devoir d'exprimer inquiétude, colère et dégoût devant la montée récente de l'extrême-droite. Mais j'y tenais : je ne voulais surtout pas donner l'impression de m'approprier les enjeux qui ne me concernent pas. Peut-être, malgré moi, n'ai-je pas toujours réussi. Je l'ignore. Si c'est le cas, je m'en excuse.

Je me suis toujours tenu à l'écart des milieux militants, pour cette exacte raison, justement. J'ai refusé une tonne d'opportunités. Je n'ai jamais cru mériter cette place dans le mouvement. Chaque mot d'amour que m'ont occasionné mes textes me rendait mal à l'aise. J'acceptais difficilement qu'on puisse prendre le temps de me remercier pour mes textes. En réaction à tout ça, je suis entré en mode auto-sabotage. Je faisais en sorte qu'on me déteste. Qu'on me frappe sur la tête. Avec les vidéos que je diffusais sur Facebook, je m'attirais la foudre des gens. J'aime piquer. Je n'aime pas qu'on m'aime et encore moins lorsqu'il s'agit d'être récompensé pour quelque chose qui ne devrait pas venir avec une récompense. Je veux qu'on me trouve pertinent. Pas qu'on me lance des fleurs.

Je le dis avec un peu de tristesse : il y a des gens, vulnérables, qui se magasinent des gourous. On a cherché à faire de moi un gourou. On voulait que j'en donne plus. Que je parle à la place des opprimés. Que j'aille au front, que je change les choses. C'est pourquoi, je pense, que je me suis auto-saboté. C'était une manière bien à moi de décliner cette invitation et de communiquer clairement mon inquiétude face à cette idée de se soumettre sans réserve à un simple mortel, d'autant plus lorsqu'il s'agit d'un homme blanc et cisgenre.

Ces gens ont fini par se tourner vers d'autres potentiels gourous, qui eux, n'ont pas hésité à prendre le rôle. Ces désormais gourous se sont affairés à tasser et/ou décourager des personnes clés qu'ils percevaient comme des menaces. Dans un esprit de compétition plutôt malsain, ils se sont servis de leur nouvelle position pour salir des individus et s'assurer que tout le monde déteste les mêmes personnes. C'est ainsi qu'ils gagnent en importance. Par l'intimidation. Un peu comme dans la culture d'entreprise, les intimidateurs arrivent toujours à s'en tirer sans souci et à mettre la main sur des promotions, tandis que les intimidés viennent et repartent pratiquement aussitôt.

Les personnes toxiques ne sont pas exclusives aux cercles militants. Elles sont partout et s'insèrent dans tous les milieux. Le milieu militant ne fait pas exception. De manière générale, les féministes sont efficaces pour se remettre en question et, tôt ou tard, les pommes pourries sont renvoyées chez elles.

Bref, dans la dernière année, j'en ai un peu ressenti les effets. Idem pour certaines collègues et amies. Je sais bien que mon nom et celui de ces collègues figurent sur une liste de personnes à abhorrer absolument. Je sais bien qu'on se plaît à imaginer que je cherche à prendre toute la place, à parler plus fort que les femmes alors que je me suis tassé depuis un moment déjà. Qu'on aime perpétuer l'idée que je suis partout dans les médias alors que je suis, honnêtement, nulle part. Qu'on aime me rendre coupable par association parce que, dernièrement, les alliés ont beaucoup déçu. Et pour être franc, c'est bien correct de se méfier des alliés. Il le faut. Surtout ceux qui jouissent d'une bonne notoriété.

On m'a donné quelques coups en bas de la ceinture, on m'a fait quelques lâchetés ici et là, des trucs malhonnêtes. Rien de trop grave. Je n'ai jamais voulu répliquer. J'ai laissé ça aller pour ne pas nuire. Parce que, je sais bien, si je devais dénoncer et nommer chaque fois qu'on tente de me causer du tort gratuitement, ce sont toutes les femmes qui en subiraient les conséquences. Je ne veux pas ça. Je ne veux surtout pas nuire.

Me battre contre cette mauvaise foi reviendrait à réclamer ma place au sein du mouvement. Une place que je n'ai jamais convoitée et que je ne crois pas avoir méritée. Une place qui n'est pas la mienne. Alors je ne me bats pas et j'encaisse.

Même si j'écoute. Même si je me tasse quand on me demande de me tasser. Même si je cède ma place. Même si je me fais tout petit. Même si je ne m'accroche pas à mon titre d'allié ou à celui de pro-féministe. Ça ne suffit pas. Ces efforts ne sont pas toujours considérés et on s'entête à se faire croire que la présence de Murphy Cooper sur la place publique ne fait que s'accroître avec le temps, faute de vérification.

Il y a parfois un acharnement. Et je me demande : mais que dois-je faire de plus pour que ces gens me fichent la paix? Pour qu'ils comprennent une fois pour toutes que je ne suis pas une menace, et surtout que je ne cherche à prendre la place de personne?

Il me semble que, si tu écoutes lorsqu'on te parle et que tu t'affaires à corriger promptement... on devrait te laisser tranquille. Toujours taper sur la tête d'une même personne qui a fait montre d'une bonne volonté, ça devient du harcèlement. Du gossip. De la mesquinerie.

Je sens qu'on aimerait que je me révèle finalement être un crypto-masculiniste et que je passe dans le camp adverse. Ça n'arrivera pas. Désolé. Je comprends et entérine l'idée qu'on ne doive pas célébrer les alliés. Absolument. C'est pourquoi je cesse de tenir cette chronique, en toute bonne foi. Mais les vouloir dans le camp ennemi n'est pas non plus souhaitable. Je m'explique mal pourquoi ceci ferait l'affaire de quelques personnes.

Attention, je ne parle ici que d'une pincée de militantes. Il ne faudrait pas en faire un cas général. On me rapporte que je suis la plupart du temps bien apprécié. Mais voilà mon point : une pincée de féministes malintentionnées aura toujours plus sa place dans ce mouvement que Murphy Cooper, qu'il mette en ligne des textes pertinents ou non. Même la plus vicieuse des féministes, la plus contestée, la plus problématique aura toujours plus sa place dans ce mouvement que moi.

Le rôle ne me revient pas de désarmer les personnes nocives, même lorsqu'elles s'en prennent à moi. Ceci concerne les féministes et rien qu'elles. 

Même si, à mon avis, ces quelques personnes sont fautives, malveillantes et ne font pas un travail super rigoureux de recherche, je ne peux pas me plaindre. Je serais l'équivalent d'un jogger qui pleurniche que des voitures de la Formule 1 lui roulent intentionnellement sur les pieds alors qu'il  s'emploie à jogger au beau milieu de la piste. Oui, ces coureurs automobiles sont dans le tort. Mais dude, tasse-toi. Décâlisse. T'as pas d'affaire là. Le spotlight n'a pas été placé à cet endroit pour te faire briller. Un moment donné, tu comprends.

Aussi, traiter d'enjeux qui ne me regardent pas peut donner l'impression que je cherche à m'exempter d'un examen de conscience. Que je m'accorde une certaine immunité. Que moi, contrairement aux autres hommes blancs cisgenres, je suis exceptionnel et je n'ai rien à me reprocher. Que je suis woke et que je n'ai plus à me remettre en question. Je comprends tout à fait que des gens aient pu penser cela. Ceci dit, ce n'est pas le cas. J'ai encore énormément à apprendre.

Même si j'ai fait beaucoup d'efforts pour m'effacer et traiter d'enjeux qui me concernent, cette chronique reste encore associée à mes prises de position de 2014-2015 en faveur de la condition féminine. Elle sert encore à faire dire que je suis un allié qui parle trop fort et qui aurait avantage à passer le micro alors que je ne cesse de le passer. C'est pourquoi je souhaite faire de mon départ un départ symbolique, en toute bonne foi, et que l'on comprenne que je ne désire pas et que je n'ai jamais désiré parler à la place des opprimé-e-s. Ce rôle m'a toujours rendu inconfortable. 

Je quitte pour ne pas nuire.

Cela dit, j'ai été très heureux d'écrire pour vous pendant ces six longues années. Je remercie également NIGHTLIFE.CA de m'avoir toujours donné carte blanche, même quand ça ne faisait peut-être pas son affaire. 

Vous pourrez vous procurer mon bouquin chez votre libraire préféré je ne sais trop quand. Aussi, je tiens un podcast mensuel avec mon ami Fred Bastien où on donne la voix à des personnes qui n'en ont pas toujours. 

Je vous aime. Surtout les milléniaux. Vous êtes incroyables. On se revoit bientôt.