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Le Détesteur: 100$ que tu ne liras pas ce texte. Trop compliqué.

Crédit photo : Murphy Cooper
Le Détesteur: 100$ que tu ne liras pas ce texte. Trop compliqué.
Il y a cette conversation sur la page Facebook de Vice qui m'obsède depuis un moment. Le sujet? Manspreading. Pour ceux qui n’auraient jamais entendu parler du manspreading, c’est l’espace que meuble abusivement un homme avec ses jambes dans le transport en commun aux dépens des usagers voisins. Une manière bien territoriale de faire valoir sa « virilité », quoi.

Soucieux de mon environnement et éternel caca-nerveux, je me suis déjà demandé si moi-même je ne manspreadais pas. Je me suis mis à m’over-analyser dans le métro. Finalement, je pense bien que non. Je ne manspread pas. Il est vrai que j’adopte une position qui m’est largement plus confortable quand j’emprunte le transport en commun, c’est-à-dire, pas les cuisses fermées. De toute manière, elles ne tiennent pas en place. Ce n’est jamais délibéré. Ceci étant dit, aussitôt que quelqu’un prend le siège voisin, je m’ajuste et la plupart du temps c’est le voisin qui finit par tirer profit de la situation en s’accaparant tout l’espace que je viens de libérer. Et le manspreading, je crois, s’enclenche à partir du moment où, justement, tu ne fais pas l’effort de t’ajuster. Quand tu t’en crisses des autres.

Bref, Vice signait un texte qui tente d’expliquer, avec l’avis d’un expert en colonne vertébrale, pourquoi les hommes s’écartent dans l’autobus. Sans justifier le manspreading. Sans le rendre légitime. J’ignore ce que vaut l’avis de l’expert, je n’ai pas investigué, mais si ce qu’il dit s’avère, disons que ça soulage un peu l’anxieux en moi qui craignait d’être un esti de jerk qui cherche à marquer son territoire. Autrement dit, je n’ai pas à me sentir mal, tant que je respecte la bulle des gens qui m’environnent.

Dans ce papier, l’auteur se moque des hommes qui prétendent ne pas pouvoir fermer les jambes à cause du pénis et des testicules. Avec raison. Si un homme tente de faire croire à une femme que des cuisses fermées provoquent un sérieux inconfort au niveau du sexe, il ment. C’est faux. Il affirme aussi que la position jambes écartées s’avère peut-être la plus confortable, mais qu’elle ne doit cependant pas être maintenue à tout prix. Personne n’est assez important pour faire passer son petit confort perso avant celui des autres.

En gros, ce texte de Vice n’encourage pas du tout le manspreading.

Ce qui m’obsède dernièrement, ce sont les gens qui s’affairent à commenter sous ce texte. Des 177 commentaires, personne ne semble l’avoir lu. On peut y croiser des trucs du genre : « Fuck off Vice, je n’achète pas cette bullshit! Je n’ai pas d’empathie pour les hommes et leurs pauvres testicules! » ou encore : « Hey les femmes, quand vous aurez deux testicules et un pénis entre les jambes, vous pourrez vous plaindre qu’on prend trop de place dans le métro! ».

Il y a même des femmes qui viennent défendre les hommes : « Je peux tellement comprendre! Moi, le manspreading ne me dérange pas! Ça ne doit pas être évident de se squeezer les couilles! ».

On commente directement le titre. On signale sans gêne notre non-intention de lire le papier, fuck it, le titre en dit en masse. On commente le visuel qui accompagne la publication. Tout ça apparaît suffisant pour se faire une tête sur le sujet sans avoir à se taper un maigre 700 mots.

Attention : on peut très bien s’opposer à ce texte. Seulement, faudrait-il l’avoir lu avant de s’empresser à le commenter.

La discussion tourne autour de mes pauvres couilles fragiles alors que l’auteur infirme dans son billet l’idée que celles-ci aient quelque chose à voir avec le manspreading. C’est là. C’est limpide. Les hommes n’ont pas d’excuses. Manspreader, c’est pour les trous de cul qui s’imaginent que le monde opère sa rotation autour d’eux-mêmes. Il le dit clairement.

Alors que j’épluchais tranquillement les commentaires en sirotant mon café, j’espérais tomber nez-à-nez avec ces gens qui ont pris la peine de lire et qui allaient sauver la conversation. Je défilais, défilais, défilais et défilais. Mais rien. Pas de héros pour pointer que tout le monde faisait erreur, que personne n’avait lu le crisse de texte. Chaque personne interpellée par cette publication sautait à pieds joints dans le débat sans tenir compte de ce que pouvait véritablement contenir le lien qu’elle s’employait pourtant à commenter avec énergie.

Il aura fallu attendre une semaine avant que quelqu’un ne pointe l’évidence : « hey guys, vous n’avez pas lu! ». Une semaine! Mais encore là, cet individu n’a rien réussi à sauver du tout. La conversation a continué malgré sa précieuse intervention.

Il me semble qu’à une époque pas si lointaine, il se trouvait des smart ass à chaque coin de rue pour s’élever au-dessus de la mêlée et pointer que personne n’avait lu l’esti de texte. Mon impression est peut-être fausse, mais je trouve que ces gens se font tristement de plus en plus rares.

Cet exemple m’a frappé plus que les autres, mais ceci survient pratiquement chaque jour et j’admets que ça m’inquiète un peu. Tout le monde semble déterminé à vivre dans sa petite bulle avec ses idées coulées dans le ciment et n’entend pas jeter le moindre coup d’œil furtif dans le rétroviseur de temps en temps, afin de vérifier si une idée fraîche, nouvelle ou controversée ne pourrait pas le mettre au challenge un peu.

Des gens sortent dans les rues parce qu’ils n’ont pas envie de lire les nombreux articles qui leur foutent sous le nez la preuve irrécusable que les réfugiés haïtiens ne sont pas illégaux et ne seront pas avantagés par rapport aux autres demandeurs d’asile. La vérité est partout, mais à quoi bon si elle ne sert pas nos intérêts, right?

C’est là que nous en sommes. L’obstination de ne pas lire un texte parce que de toute façon l’auteur est probablement un gros crétin qui ne sait pas de quoi il parle amène désormais les gens à se frapper sur la gueule dans la vraie vie. Elle transforme parfois les gens en terroristes. Elle donne du galon à l’extrême-droite qui se sent de plus en plus à l’aise d’afficher ses couleurs publiquement et/ou qui se fait même inviter à parler de son « combat » à Salut, Bonjour!.

Les gens se battent pour un terrible malentendu. Pour ce qui, autrefois, n’était qu’un accrochage anodin et sans importance sur un obscur forum Internet. Déjà, en 1997, je le voyais venir, mais je ne croyais sérieusement pas que ça arriverait. À l’époque, on n’accordait pas beaucoup de sérieux aux gens qui donnaient leur opinion sur Internet et aujourd’hui des groupes comme La Meute occupent tout l’espace médiatique. 

La vérité triomphe difficilement en ces temps sombres. Même les gens qui s’efforcent de lire un texte en entier ne lisent pas toujours tout à fait. Ils ont de la difficulté à s’effacer, à laisser l’auteur communiquer ses idées avec la plume et les intentions qui lui sont propres. Le lecteur ne s’imprègne pas de l’auteur, mais bien de lui-même. Le lecteur lit le lecteur. L’auteur arrive de peine et de misère à se faire comprendre. Ses efforts sont souvent vains. Comme le dit Dorothy Bussy dans Olivia paru en 1949, il fut un temps ancien où on ne pouvait pas se targuer d’avoir lu un livre tant qu’on n’avait pas saisi chacune de ses petites subtilités, tant qu’on n’avait pas doublement vérifié les mots qu’on ne comprenait pas dans le dictionnaire.

Suivant cela, s’entêter à prêter ses propres limites et toute la mauvaise foi du monde à l’auteur d’un texte ne devrait pas être considéré comme une lecture honnête et entière. On devrait pouvoir placer ce comportement dans la même case que ceux qui ne lisent que les titres.

Je détecte rapidement mes lecteurs polarisés qui lisent avec de la brume dans leurs lunettes. Je n’ai qu’à leur demander ce qu’ils croient avoir compris de mon texte et, en beau fusil, ils me déballent une idée qui m’est complètement étrangère, une idée qui n’est pas du tout la mienne. Ils débattent sur le non-dit et présument que c’est probablement ceci ou cela que j’ai voulu dire. Ils saccagent tout le temps que je mets à nuancer, toute la minutie que je déploie dans l’espoir de livrer les justes mots, et n’ont qu’une idée en tête : se pomper. Être en tabarnack. Consolider un mépris de l’autre, fortifier leurs idées et rejeter tout ce qui ne correspond pas aux leurs. 

J’ai le sentiment de vivre dans un monde où on ne parvient plus à discuter même si les mots n’ont jamais autant fait partie de nos vies modernes. Je regarde les gens prendre en otage certains de mes textes et leur donner le sens qui les arrange. Impuissant, sourire en coin, je laisse aller. Ils ne m’appartiennent plus. La vérité n’y changerait rien de toute manière. Je ne crois pas avoir été confronté à ça auparavant. Pas avec autant de fermeté et de détermination à disqualifier la personne que je suis. Ça semble nouveau et je partage ce sentiment avec quelques collègues auteurs. 

Il n’y a plus moyen de faire comprendre à quelqu’un qu’il a peut-être mal interprété un billet d’opinion, qu’il ne lui prête pas tout à fait le bon ton. Et je ne parle pas seulement ici de monsieur-madame-tout-le-monde qui ne possède pas son diplôme de secondaire 5. Je surprends régulièrement des enseignants ou des collègues à commenter des bêtises alors qu’ils n’ont manifestement rien lu. Ça touche tout le monde.

C’est comme si tout le monde vivait une petite guerre civile à l’intérieur de sa tête, méfiant, et que chaque personne lui était hostile. Tout est maintenant propice à virer au drame et on se fait croire que nos petites crisse de caprices (ah non, il a dit qu’il n’aimait pas le lait de soja, vite, désarmons-le!) sont de véritables enjeux. On cherche à faire un combat personnel avec nos moindres petits bobos. Comme si chaque aspect de notre personnalité méritait de ne pas être gêné par des propos vexants (ah non, il a dit que les milléniaux aimaient faire du longboard, désarmons-le!). 

Tout est prétexte pour s’enrager, et honnêtement, ceci me ferait bien sourire si ça ne finissait pas par sortir de nos écrans. Mais le problème c’est que les gens entretiennent une haine bien réelle de l’autre, de celui qui a osé critiquer le Nutella. Ils se sentent légitimés dans chacun de leur lavage public. 

Quand avons-nous commencé à nous prendre au sérieux comme ça? À vouloir se protéger des gens qui ont une opinion tranchante sur les adeptes de soupe tonkinoise? Je n’exagère même pas. Est-on vraiment persuadé que tout le monde est fondamentalement une personne malveillante? 

Je remarque que ça prend énormément de maturité pour lire un texte. Et malheureusement, tout le monde se comporte en enfant de 8 ans. Il faut sortir de ces dynamiques malsaines qui amènent les gens à se polariser encore plus.