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Le Détesteur: j'ai dénoncé un homophobe. Facebook m'a suspendu pour 30 jours.

Crédit photo : Audrey Szigeti
Le Détesteur: j'ai dénoncé un homophobe. Facebook m'a suspendu pour 30 jours.
C'est la deuxième fois depuis le début de la nouvelle année que Facebook suspend mon compte. La première n'a duré que 7 jours. J'avais publié un statut à caractère satirique qui se voulait un pied de nez aux xénophobes, mais Facebook n'a su déceler l'ironie de celui-ci puis a rapidement sévi. La plus récente date du 12 janvier et sera maintenue jusqu'au 12 février prochain. Un blocage de 30 jours.

La raison? Je me suis rendu sur la page d'une entreprise pour rédiger une plainte concernant un de ses employés : il était venu sous une de mes publications afin de m'injurier et du même souffle m'inciter à me suicider pour finalement jurer qu'il me retrouverait et s'en prendrait à moi physiquement. Aux gens qui sont intervenus, il y est allé d'insultes misogynes, homophobes et racistes.

J'ai tout rapporté sur la page de son employeur. Panique de son côté. Le ton s'est durci dans mon inbox alors qu'il renouvelait énergiquement son idée de me retrouver et de me sacrer une de ces bonnes volées. Ses amis ont emboîté le pas et ont promis eux aussi de me foutre une raclée.

Ils ont ensuite signalé à Facebook la plainte que j'avais rédigée sur la page de l'entreprise et, une fois de plus, Facebook a décidé de sévir à mon encontre. Suspendu 30 jours pour avoir dénoncé de violents propos à caractère misogyne, xénophobe et homophobe. Suspendu pour avoir dénoncé une incitation au suicide et des promesses de violence physique à mon endroit.

Je ne saurais trop décrire l'indicible sentiment d'injustice qui m'habite depuis. D'un côté, c'est quand même rien que Facebook. On va pas capoter avec ça. Mais de l'autre, non, c'est pas rien que Facebook. C'est pour moi un indispensable outil de travail qui facilite la prise de contact avec les collègues, les opportunités de contrat, les requêtes de journalistes, la proximité avec mon lectorat, le partage de cette chronique chaque semaine et qui promet de me tenir à l'affût des derniers enjeux largement discutés sur la place publique.

Privé de tout ça pendant un mois. Restreint dans mon travail. Parce que Facebook suspend les comptes de manière aléatoire et entièrement injustifiée. Parce que, je le répète, j'ai cru bon de me tenir debout face à des bullies xéno, miso et homophobes sans jamais contrevenir de quelconque façon aux règles de Facebook. Je leur ai même écrit plusieurs fois pour expliquer la situation : sans réponse. Ils s'en lavent bien les mains.

Il est là le piège. Facebook sauve des vies. Facebook donne un second souffle à des carrières. J'ai vu des mères monoparentales sur le chômage rusher leurs vies pour se monter d'urgence une liste de contacts — à coups de likes, de commentaires et de inbox — qui leur aura en fin de compte permis de se dégoter des contrats en photographie, ou encore, un boulot en gestion de communauté. Tous les jours on observe des gens tranquillement s'affranchir d'un entourage toxique maintenant qu'ils découvrent l'existence de sous-communautés qui partagent avec eux des passions communes. On lance des groupes, des pages et des événements puis on se mobilise contre des projets de loi inhumains.

Facebook nous tient par les couilles. Facebook, c'est gratuit, Facebook ne nous est point redevable. Arbitrairement suspendu pour 30 jours? Pas grave. Gratuit. Mais Facebook nous permet d'atteindre la lune. Gratuit. Qui est l'ingrat qui oserait donc se plaindre d'un service offert gratuitement? Aucun recours. On avale et on attend la fin de notre peine.

La plupart des gens dont le compte a été suspendu une ou plusieurs fois relatent une expérience similaire à la mienne : une erreur de la part de Facebook. Une injustice qui ne sera au final jamais réparée. Rares sont ceux qui ont vraiment enfreint les règles. Facebook se trompe constamment.

Régulièrement, je signale des menaces de mort ou de blessures graves, des propos misogynes, homophobes, transphobes et racistes qui demeurent chaque fois impunis. Facebook me dit qu'ils n'enfreignent pas ses standards. Mais pour une raison que je m'explique mal, quand c'est l'oppresseur lui-même qui, par exemple, affirme se sentir lésé par le screenshot d'un de ses violents commentaires qui se retrouve sur la page de sa victime : Facebook lui donne raison et pénalise la femme qu'on vient de qualifier de « salope » ou le musulman qu'on a traité de « terroriste ». Notons également que les pages comme PEGIDA Québec peuvent encore à ce jour opérer, intimider et appeler à la haine sans contrainte.

Par souci de transparence, je dois reconnaître que mon cas est particulier. Je suis une figure controversée. Certaines de mes publications sont massivement signalées. Disons que ça aide Facebook à prendre une décision, même si, je le rappelle, je ne contreviens à aucune règle. C'est toujours quand je suis aux prises avec un lynchage massif et des centaines de menaces de mort que Facebook décide de suspendre mon compte.

Mais justement : qu'en est-il des victimes de vastes campagnes d'intimidation? Des féministes qui sèment la rage chez les mascu, tiens? Facebook les a-t-elles plus à l'oeil puisque maintes fois signalées? Facebook fait-il aveuglément confiance à son système de signalements au point de se ranger malgré lui derrière les intimidateurs?

Des cas qui s'apparentent au mien sont, depuis longtemps, racontés. Pensons au blogueur et animateur Matthieu Bonin qui entretient une sacrée collection de suspensions injustifiées depuis 2013. 

Mais quels sont les recours des femmes, admettons, qui voudraient dénoncer publiquement leurs oppresseurs? Risquent-elles de voir leurs comptes suspendus, advenant que les oppresseurs soient plus rapides pour pleurnicher à Facebook qu'on tente de miner leurs réputations?

C'est comme si tout était fait de manière à ce que les barbares et les bigots aient toujours le dernier mot. C'est plutôt rare, de ce que j'ai pu constater, que Facebook sévisse sur le cul des racistes, misogynes, transphobes et homophobes. Sur le cul de ceux qui contreviennent aux standards de communauté pour vrai. Pas assez de signalements, peut-être?

Une fois, j'ai même été suspendu pour avoir répondu à un péquenaud en CAPSLOCK. Je dois désormais marcher sur des oeufs en permanence. Surveiller mes sous-textes, les mots et le ton employés. Ne pas nommer ni tagger les gens. Éviter les screenshots et le sarcasme. Longer les murs, peut-être? Ne pas faire de cas des menaces de mort reçues? Ne plus répondre aux idiots? Élaborer une liste de mots à proscrire de mon vocabulaire?

Facebook est imprévisible. Tout peut mener à une suspension. Et faut surtout pas compter sur eux pour se rétracter si erreur il y a. Facebook, c'est ta vie, et sans préavis, on peut te la retirer comme ça, pendant un mois.