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Le Détesteur: j'ai confronté des milliers de racistes. Voici ce qui s'est passé.

Crédit photo : Audrey Szigeti
Le Détesteur: j'ai confronté des milliers de racistes. Voici ce qui s'est passé.
Le jeudi 22 décembre dernier, je mettais en ligne une vidéo à caractère satirique dans laquelle j'incarnais un enseignant au primaire un peu trop zélé. Je fais ce genre de vidéo depuis maintenant 4 ans. Pour mettre les gens à l'épreuve, pousser leurs limites. Pousser les miennes. M'attirer leur foudre. Documenter. Analyser.

Bref, j'étais ce prof du primaire et, manifestement en colère, j'adressais un message aux parents des enfants ainsi qu'à la direction. Le lendemain, dernière journée avant de quitter pour les vacances, j'allais donc empêcher mon groupe de se rendre à une sortie organisée par l'école. Dans un village de Noël. Impossible que je laisse mes élèves prendre part à une fête faisant la propagande d'une religion.

«Vous passez vos journées à pleurnicher sur les médias sociaux que vous voulez d'un État laïque. Fine. Soyons cohérents. Pas de deux poids deux mesures. Pas de Noël.»

J'ai poussé ma luck un peu en qualifiant les Québécois de peuple raciste, en précisant qu'ils passaient leurs entières journées à déposer des commentaires islamophobes sur les médias sociaux. J'ai même promis que, pour apprendre la tolérance à leurs enfants, je les forcerais à porter la burqa pendant mon cours. Ainsi, ils auraient moins de chance de virer barbares comme leurs parents.

J'ai ensuite affirmé que la direction n'était évidemment pas d'accord, les parents en tabarnack et les enfants ont pleuré quand on leur a mis la puce à l'oreille quant à mon plan de la journée.

Well, un prof un peu cinglé, colérique et dissident. Qui n'a rien à fiche des conséquences. C'était tellement gros et ça fait tellement longtemps que je me glisse dans la peau de personnages pas possibles que je me suis dit: « Non. Cette fois, personne embarque. C'est too much. »

Une fois de plus, la nuit m'a donné tort. Je me suis réveillé sous une tonne de commentaires haineux, racistes, islamophobes, des menaces de me blesser grièvement et des menaces de mort très violentes. On a parlé de me brûler vif, on a évoqué le bain de sang. On a localisé l'endroit où je me trouvais sur mes photos et on a suggéré de me lapider (sous prétexte que je serais arabe et musulman).



Plusieurs membres de groupes d'extrême-droite qui se disent pourtant pacifiques comme La Meute n'ont pas du tout hésité à déclarer ouvertement qu'ils me tueraient ou encore qu'ils rouleraient sur mon corps avec leurs voitures s'ils me croisaient. Dans la foulée, PEGIDA Québec est même tombé dans le panneau pour une autre de mes vidéos qui circulait parallèlement.

T'imagines ce que des groupes comme ceux-là peuvent faire s'ils ne sont même pas en mesure de déceler l'ironie quand elle est immense comme le ciel?

On m'a fait parvenir des screenshots de conversations qui ont eu lieu dans des groupes fermés de regroupement contre l'islamisation du Québec. Il y avait investigation sur ma personne, on cherchait à me retrouver pour me kidnapper et me laisser pour mort dans mon sang.

Me tuer. M'envoyer dans le coma. Le premier réflexe de milliers de gens qui, comme ça, ont laissé leur haine guider leurs doigts et altérer leur discernement. Tout ça, sans même penser dissimuler l'emploi qu'ils occupent dans leurs bio. Quitte à jouer le prof chiant, je me suis permis d'envoyer le screenshot des menaces reçues à leurs employeurs. J'ai aussi laissé une mauvaise note sur la page Facebook des entreprises en prenant soin, évidemment, de nommer l'employé fautif et de joindre la capture d'écran. « Je me demande si vous partagez les mêmes valeurs que votre employé? ».

Même quand on avise enfin les gens qu'il s'agit là d'une diatribe théâtrale : rien à faire. Ils veulent me tuer quand même. Je les ai mis en colère et je dois en payer les frais absolument. 

Une enseignante m'a sommé de retourner dans mon pays et a fini son commentaire en me traitant de crapule. Quand j'ai pointé le caractère xénophobe de son commentaire et que je comptais bien adresser une plainte à son endroit à la commission scolaire, elle a ri. « C'est pas raciste quand c'est mérité », qu'elle a dit.



C'est d'ailleurs le prétexte qui sert à la plupart des gens pour se montrer ouvertement racistes et sans gêne aucune. Quand c'est mérité, c'est pas du tout raciste. Ils ont des amis arabes et musulmans. Mais quand un con comme moi promet de faire porter la burqa à des enfants, là, c'est correct de me traiter d'esti d'Arabe sale, de terroriste et de me shipper dans un pays autre, je ne sais lequel, mais en tout cas, un pays où ils pratiquent l'Islam. Là, ils n'hésitent pas une esti de seconde à se présenter en super-sauveurs occidentaux qui offrent le paradis à des gens qui fuient l'enfer, des gens qui « devraient leur être éternellement redevables et reconnaissants ». Ils aiment pouvoir les tenir par les couilles. Mais hey, n'allez surtout pas leur dire qu'ils sont racistes. Ça les contrarie.



Alors, oui. Ma vidéo a été vue par près d'un million de personnes et j'ai dû la retirer au bout de quelques jours puisque, vous l'aurez deviné, ma sécurité était, plus que jamais, en péril. Des milliers de menaces de mort. Beaucoup de violence. D'intolérance. De xénophobie.

Une semaine après avoir rendue indisponible ma vidéo, je recevais encore des menaces en inbox. Un crinqué qui refusait de lâcher prise a même offert de l'argent pour me retrouver. Le SPVM est intervenu. J'ai passé la veille du jour de l'an avec deux agents à l'appartement.



Avant de lâcher un coup de fil au 911, j'étais convaincu qu'on ne m'écouterait pas. Qu'on me répondrait que j'ai couru après les problèmes. Parce que trop de gens sont tombés dans le panneau que même le gars du 911 s'y serait lui aussi crissé les deux pieds dedans sans réserve. Trop de gens sont incapables de distinguer le vrai du faux. Et que même si on acceptait de m'écouter, on ne s'entendrait pas sur l'emploi du terme « islamophobie », qu'on aurait jugé alarmiste, exagéré, inadéquat.

Je suis exposé si souvent à tellement de gens crédules, haineux, colériques, xénophobes et violents que je n'ai pas osé parler de cette histoire pendant mes soupers de famille, alors que je croulais en silence sous les menaces de mort. J'aurais certainement déclenché un débat sur l'islamisation imminente au Québec. On m'aurait pointé que Noël est une fête païenne et blablabla. Que ce n'est pas xénophobe de dire des musulmans qu'ils violent des femmes et arrachent sauvagement des têtes, etc. 

D'ailleurs, le jour de Noël, on m'a rapporté plusieurs cas de déchirages de chemise en famille relatifs à cette vidéo. 

La haine de l'autre est ancrée si fort en les gens que ceux qui jurent ne pas être racistes deviennent encore plus racistes quand on pointe leur racisme intrinsèque du doigt. La haine de l'autre est ancrée si fort qu'on n'arrive plus à détecter quand une histoire est bien que trop grosse et évidente pour être vraie. On ne se donne même plus la peine d'investiguer sur l'auteur du monologue qui n'en est pourtant pas à ses premiers coups. 

On espère tant pouvoir déverser sa bile et son ignorance sur la tête des musulmans qu'on ne s'arrête pas deux secondes pour penser. On croit à ces histoires instantanément. Sans se questionner. Quitte à s'incriminer sur les médias sociaux en menaçant de tuer les gens. Quitte à perdre son emploi. Quitte à ce que tes mots de vieux péquenaud circulent massivement avec ton nom et ton visage sur les médias sociaux.