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2015: l’année de Greta Gerwig, indie queen du cinéma américain

Crédit photo : Greta Gerwig dans «Lola Versus»
2015: l’année de Greta Gerwig, indie queen du cinéma américain
En anglais, on parle souvent d’artistes capables de «capture the zeitgeist», de créateurs qui dépeignent et incarnent avec justesse et acuité l’esprit du temps, chose qui échappe à la plupart de leurs contemporains. C’est le cas de Greta Gerwig, une rayonnante actrice, scénariste et bientôt réalisatrice de 32 ans qui a d’abord tâté le terrain du cinéma indie dans les années 2000 alors que le mouvement mumblecore en était à ses premiers balbutiements. En compagnie de ses talentueux comparses Joe Swanberg et les frères Duplass, elle a relevé des défis de taille: des trames narratives presqu’entièrement improvisées, des performances on ne peut plus audacieuses et un travail pratiquement bénévole.
 
Presque 10 ans après sa participation au long métrage LOL de Joe Swanberg, Gerwig est désormais l’une des valeurs sûres du cinéma indie américain, acclamée autant du public que de la critique pour sa maîtrise des multiples variations sur un même thème: la jeune femme à la croisée des chemins, dressant un bilan mi-figue, mi-raisin de sa vingtaine suite à des échecs professionnels et personnels, confrontée à une vertigineuse incertitude quant à son avenir. C’est le cas de son attachante Lola, dans Lola Versus du cinéaste Daryl Wein, de même que de l’aspirante danseuse contemporaine Frances Ha, en pleine crise existentielle, dans le film éponyme de Noah Baumbach qu’elle a également co-scénarisé.
Greta Gerwig à la une du Time Out New York du 12 août 2015
Après avoir accepté de mettre son talent à profit de plusieurs piliers et figures prometteuses du septième art (entre autres Woody Allen, Whit Stillman et Mia Hansen-Løve pour Eden, sorti plus tôt cet été), Gerwig a récemment renoué avec Baumbach (son partenaire à la fois créatif et amoureux) pour donner vie à la très attachante Brooke dans Mistress America. Dans cette comédie screwball tout à fait jouissive, Tracy (campée par Lola Kirke, sœur de la Jemima de GIRLS), jeune étudiante timide qui peine à faire sa place suite à son arrivée à New York, entre en contact avec Brooke, sa future belle-sœur, une trentenaire complètement éparpillée mais ô combien fascinante et ambitieuse. Cette dernière anime des cours de spinning, chante pour le band de son ami et s’active à ouvrir un café nouveau genre avec son copain parti en Grèce. S’ensuit un portrait sensible, astucieux et non sans autodérision d’une génération de jeunes citadins aspirant toujours à faire plus, à vivre plus, à projeter plus de soi-même...
 
Jointe au téléphone à Sacramento, Gerwig a tenu à élucider ce que le personnage de Brooke sous-entend lorsqu’elle déclare que « tu ne sais pas ce que c’est que de réellement vouloir quelque chose avant l’âge de 30 ans», un sentiment qui serait certainement partagé par plusieurs personnages auxquels l’actrice a prêté ses traits. « Probablement que quelqu’un de 45 ans te dira que ‘‘tu ne sais pas ce que c’est que de réellement vouloir quelque chose avant 45 ans’’, raisonne-t-elle en s’esclaffant. Mais je crois que tu franchis quelque chose de très particulier à 30 ans. C’est le moment de constater que certains chemins de vie se referment. Tu ne sais pas vraiment quand cela s’est fait, mais tu sais simplement qu’ils ne te sont plus accessibles. C’est une réalité avec laquelle tu dois composer. Genre, ‘‘ah, ouais. Ces rêves-là, c’est fini.’’ » 
 
Pour sa part, Gerwig ne se plaindra pas d’opportunités ratées ou de chemins barrés au cours des prochains mois. Tout le contraire: en plus de participer aux prochains films de Mike Mills et Todd Solondz – réalisateurs aux univers joyeusement décalés –, elle présentera au TIFF Maggie’s Plan, un triangle amoureux sur fond de satire du milieu académique de la réalisatrice Rebecca Miller. C’est sans compter qu’elle s’apprête également à réaliser son premier long métrage, Lady Bird, à propos de la dernière année d’une jeune femme à Sacramento.
Gerwig et Ethan Hawke dans Maggie's Plan de Rebecca Miller  
Lorsqu’on aborde cet élan artistique qui la verra passer derrière la caméra, Gerwig se désole toutefois de la place beaucoup trop restreinte accordée aux femmes réalisatrices. « De tous les films produits en 2014, 7% ont été réalisés par des femmes. Ce n’est pas assez. Ça, c’est parmi les 250 films ayant récolté le plus d’argent au box-office, donc du plus gros blockbuster à des petits films indie qui n’ont pas fait l’ombre d’une vague. J’étais ravie lorsque j’ai appris que le ACLU [le American Civil Liberties Union] lançait une enquête sur les pratiques d’embauche des studios hollywoodiens, car – disons-nous les vraies choses – ils sont vertement sexistes. Et l’argumentaire voulait que le pool de réalisatrices qualifiées est trop restreint, c’est de la foutaise.»
 
En plus d’incarner à l’écran toute une génération de femmes trop souvent négligées par les producteurs et scénaristes les plus en demande, Gerwig se porte à la défense d’autres artistes tout aussi inspirantes, qui doivent elles aussi composer avec un déséquilibre institutionnel bien enraciné. « Le public est plus au courant de cette problématique qu’auparavant, dit-elle, tenant à nuancer son constat. De nos jours, il y a tellement de créatrices féministes formidables et hilarantes, qui sont bien ancrées dans l’industrie. Je pense à Amy Schumer, Lena Dunham, Jenni Slate et Tina Fey. Même la génération avant la nôtre, avec des femmes comme Jane Campion et Sally Potter. Je pense que la différence, c’est qu’on en parle plus maintenant, ce qui doit se faire si on veut réellement changer les choses. » Merci, Greta. L’alerte est lancée.
 
Mistress America | Maintenant en salles
Maggie’s Plan Présenté au TIFF les 12, 13 et 20 septembre | tiff.net