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Le film «Eden» fait honneur à la scène électronique parisienne de 1992 à 2013

Crédit photo : Félix de Givry dans "Eden" (Eyesteelfilm)
Le film «Eden» fait honneur à la scène électronique parisienne de 1992 à 2013
Berlin Calling. Human Traffic. 24 Hour Party People. Moult cinéastes ont entrepris l’exercice périlleux de mettre en images une scène musicale qu’ils ont connue intimement. Mais pour Mia Hansen-Løve, réalisatrice acclamée pour ses portraits percutants de la jeunesse (dont Un amour de jeunesse), son nouveau film Eden revient plutôt sur le parcours de son frère aîné Sven, DJ et organisateur de soirées qui ont marqué la scène de house/garage au tournant du siècle. Alors que les Daft Punk, Étienne de Crécy et autres Cassius ont fait voyager la signature French Touch bien au-delà des quartiers branchés de Paris, Sven a connu une gloire beaucoup plus modeste, se consacrant à égayer la scène locale. C’est d’ailleurs le parti pris de Mia: replonger dans ce moment charnière de la musique par le biais d’un de ses principaux architectes, mais quelqu'un n’ayant jamais connu le succès spectaculaire de Guy-Manuel de Homem-Christo et Thomas Bangalter, mettons. Tout cela afin de mieux saisir ce qui motive quelqu’un à vivre son rêve jusqu’au bout, quitte à sacrifier énormément de trucs en cours de route. L’automne dernier, pendant le TIFF, NIGHTLIFE.CA a rencontré l’équipe très solidaire d’Eden, composée de Mia, Sven et Félix De Givry –  l’acteur prêtant ses traits à Paul, héros du film et alter ego de Sven – pour discuter de ce projet impressionniste et ambitieux, qui dépeint avec lucidité à la fois l’euphorie et la mélancolie qui habitent l'univers du nightlife. 

1. Premier portrait de la génération «French Touch»
Les frangins étaient emballés à l’idée de reprendre contact avec une multitude de scenesters ayant incarné ce monde: graphistes, DJs, photographes, créateurs du fanzine Eden et de la BD Le chant de la machine, animateurs à la Radio FG et, bien sûr, fêtards. Pour Mia, de sept ans la cadette de Sven, Eden lui a permis de boucler la boucle sur un univers qu’elle avait l’impression d’avoir quitté trop tôt. Mais elle a vite compris que le tâche serait conséquente. «Sven et moi avions tous les deux le sentiment qu’il y avait quelque chose de très excitant là-dedans, dans le fait que personne n’avait encore fait un film qui parlait de notre génération. On avait le souci commun tout au long du projet, tant au niveau de l’écriture, de la préparation que du tournage, d’être extrêmement précis, exigeant, rigoureux sur tout ce qui concernait l’aspect reconstitution historique. On avait cette obsession d’être aussi authentique qu’on pouvait l’être. C’était d’autant plus excitant car c’était un terrain vierge. Si ça devait être le premier film de fiction sur la house, il fallait que ce soit extrêmement juste.»
 
2. Vingt-et-une années passées à vivre l'instant présent
Suite à une projection privée d’Eden pour leur cercle élargi d'amis ayant connu cette époque, Mia se souvient que plusieurs étaient émus, troublés et imprégnés du sentiment que cette tranche d'histoire musicale était révolue. Pour Sven, il était important que le rythme du film évoque un rapport au temps qui soit différent. «Il y a toujours eu cette idée qu’avec la fête, on ne voit pas le temps passer. Tout d’un coup, dix ans sont passés sans s’en rendre compte. On n’a pas les indicateurs normaux comme de fonder une famille ou d’avoir un vrai métier. Pour ma part et pour les gens dans mon entourage, ces marqueurs de temps n’ont pas existé. Au début du film, c’est structuré, parce que les personnages s’en vont vers quelque chose, mais plus ça avance, moins c’est le cas et plus ça va vite, comme si tout ça se dissolvait.»
Mia Hansen-Løve
3. Aucune référence cinématographique dite «électronique»
Bien que Mia affirme avoir vu «le film sur Paul Kalkbrenner» (Berlin Calling) ainsi que 24 Hour Party People, «un film qui a une authenticité que peu de films de ce genre ont», son frère et elle ont préféré ne pas se gaver de documentaires sur le sujet ou de fictions hyper pointues. «Ma référence esthétique, c’est Millennium Mambo de Hou Hsiao-Hsien. Il y a une grâce, une mélancolie et une poésie dans ce très beau film sur les années 2000, qui se passe dans le milieu de la nuit, à Taïwan. C’est ce qui ressemble le plus à ce qu’on essayait de faire.»
 
4. Des jeunes Daft Punk un peu maladroits
Si les Hansen-Løve ont réussi à mettre la main sur tous les classiques de l’époque (Frankie Knuckles, Liquid, Aly-Us, Jaydee), c’est d’abord grâce à la générosité de Daft Punk, selon Sven, qui qualifie ces deux robots masqués d’amis ayant soutenu le projet dès la lecture du scénario. Eden se penche sur la scène et l’époque qui les a vu naître, il était donc tout naturel de les intégrer à la trame narrative. Une scène marquante du film voit Thomas jouer le morceau «Da Funk» pour la toute première fois lors d’une fête. «Un souvenir lointain, mais qui s’est passé exactement comme ça», précise Sven. «Une chose dont nous sommes très fiers de cette scène, enchaîne alors Mia, c’est quand Thomas Bangalter, joué par Vincent Lacoste, met le disque. il est hyper stressé et fait un geste très particulier. C’est la manière dont se manifestait le trac et la maladresse chez Thomas. On a essayé de montrer dans cette scène leur jeunesse et leur manque d’assurance, le contraire de ce qu’on peut s’imaginer d’eux, puisqu’ils ont cette réputation de control freaks qui les suit.»
Arnaud Azoulay et Vincent Lacoste, incarnant les Daft Punk en devenir
5. Un film à propos de la scène électronique actuelle?
Pour Félix De Givry, tête d'affiche du film mais aussi grand mélomane et fondateur du label parisien Pain Surprises, il serait pratiquement impossible d'imaginer un film aussi personnel sur la scène électronique actuelle. «La French Touch, c’était tellement petit, tout le monde se connaissait. Aujourd’hui, la musique électronique est le genre de musique le plus écouté et on assiste à une globalité de la chose. Les DJs sont des rock stars. Mia ne pourrait pas faire un film sur la scène actuelle parce que ce n’est pas intimiste, ce n’est pas une histoire de gens ou d’un petit club, mais plutôt de festivals de 20 000 personnes. Si on parle d'EDM, d’Avicii ou de David Guetta, ce n’est plus le même rapport à la musique. Il y a plein de trucs, mais il n’y a pas de vérité ultime ou d’évidence à propos de la scène d’aujourd’hui.»
 
Eden
À l’affiche dès le 19 juin au Cinéma Excentris