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Critique du film «Tu dors Nicole»: un coming of age pas comme les autres

Crédit photo : Les Films Séville
Critique du film «Tu dors Nicole»: un coming of age pas comme les autres
Continental, un film sans fusil; En terrains connus; Tu dors Nicole. Les films de Stéphane Lafleur sont peuplés de personnages au quotidien sans éclat, à mille lieues du spectaculaire, souvent aux prises avec une souffrance et une solitude qui pourraient s’avérer écrasantes, si ce n’était de l’humour absurde et des mises en scène surréelles que Lafleur élabore avec minutie.
 
Au Hall of Fame des excentricités signées Lafleur, soulignons Chantal (Fanny Mallette), la réceptionniste d’hôtel angoissée qui s’ennuie tellement qu’elle laisse des messages sur sa propre boîte vocale (Continental, un film sans fusil), et Benoît (Francis La Haye), un pauvre Tanguy aux désirs inassouvis qui croise un homme supposément «venu du futur» dans les rues de sa banlieue monocorde (En terrains connus). Dans Tu dors Nicole, rien ne parvient à éclipser la vue de Martin (Godefroy Reding), un pré-ado maigrichon que la Nicole en question gardait jusqu’à récemment, et dont la voix grave – digne d’un animateur de CKOI FM – témoigne d’une poussée de testostérone inexplicablement précoce.
 
Ce qui rend ces instants d’humour noir d’autant plus émouvants est que son réalisateur ne se moque jamais des personnages (qu’il affectionne énormément), mais plutôt de l’absurdité de la vie, de moments à la fois banals et indéchiffrables. Comme la grande ironie de voir ce Martin, p’tit gosse fonceur et réfléchi, donner une leçon de vie à son ancienne gardienne (« La vie, ça passe vite, Nicole »), qui pour sa part rêvasse et ne sait trop comment affronter les épreuves de la vingtaine.

Une série de sublimes vignettes tournées en 35 mm noir et blanc, ponctuées de fondus au noir, Tu dors Nicole relate l’été des 22 ans de Nicole (Julianne Côté), une jeune femme constamment dans la lune, dans sa tête, et sur le point d’entamer la vie après l’école. Mais pour l’instant, ses parents lui ayant confié la maison familiale pour l'été, Nicole ne pense qu’à se prélasser au bord de la piscine, à engloutir des cornets de «molles chocolat-vanille» et à jouer au mini-putt en mini-shorts avec sa séduisante BFF Véronique (Catherine St-Laurent). L’arrivée soudaine de son grand frère assez control freak (Marc-André Grondin), qui débarque avec son band pour enregistrer leur album, viendra perturber la béatitude d’un été qui ne laissait pas présager de grandes remises en question. Nicole, qui s’auto-qualifie de «reine du bord de pantalon» pour ses grands talents de couture, se voit vite confrontée à un futur incertain: Où ira-t-elle travailler après la friperie? Ses liens d’amitié passeront-ils le test de l’âge adulte? Qu’adviendra-t-il de ses escapades oniriques la nuit venue?
 
Tu dors Nicole dessine un portrait envoûtant d’une fille qui a un pied solidement ancré dans l’adolescence (et le grand luxe de l’insouciance), l’autre suspendu dans le vide, craintif à l’approche de vraies responsabilités. Julianne Côté est excellente dans un rôle peu démonstratif qui exigeait retenue, tronc légèrement courbé et ambivalence sentimentale chronique. Bien que peu bavards, les personnages de Lafleur sont attachants et la complicité que Nicole partage avec son frère ainsi que Véronique, tout à fait convaincante. Les intermèdes musicaux (signés Rémy Nadeau-Aubin et Organ Mood) alimentent à merveille l’état de rêverie et d’évasion dans lequel baigne Nicole.
 
Applaudissements soutenus pour la directrice photo Sara Mishara (Roméo Onze, Jo pour Jonathan), dont les plans fixes en monochrome – qui explorent contrastes et textures –  proposent un autre regard, une autre façon de vivre par procuration ces journées de canicule où l'on ne pense qu’à s’écraser devant le ventilateur à puissance max. On peut comprendre les journalistes américains à Cannes qui ont vu en Tu dors Nicole un genre de «French-Canadian Frances Ha», mais le terrain de jeu de Lafleur est à mes yeux plus fertile, davantage propice aux petits bouleversements oniriques que celui de Noah Baumbach. Un peu comme les scènes de vie surréalistes du grand photographe Gregory Crewdson, la poésie de Lafleur prend tout son sens dans le langage corporel de ses personnages, dans les zones d'ombre et les jeux de contrastes, souvent au crépuscule mais surtout dans l’absurdité du quotidien.
 
Tu dors Nicole
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