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Entrevue: le photographe montréalais Jocelyn Michel et sa grande admiration pour Gregory Crewdson

Qu’ont en commun les photographes Jocelyn Michel et Gregory Crewdson? Ces deux passionnés du septième art nous plongent dans leur vaste imaginaire avec des mises en scène des plus élaborées, des personnages saisissants et une véritable folie créatrice. Des projets qui se déploient sur un plateau de tournage avec une équipe de 60 personnes et des décors conçus de A à Z? Ce n'est pas du cinéma dont il est question, mais plutôt du Gregory Crewdson. L’impressionnant travail de ce virtuose américain de la photo se vend facilement dans les environs de 125 000 $ l’unité. Des scènes de vie quotidienne surréalistes, tournées au crépuscule, mettant en scène des gens qui contemplent l’instant présent avec une intensité troublante.

Avec Gregory Crewdson: Brief Encounters, en salle à compter d’aujourd’hui au Cinéma du Parc, le documentariste Ben Shapiro propose une fascinante incursion dans le processus créatif de ce maître de l’onirique. Parmi les fans invétérés de Crewdson, on retrouve le photographe montréalais Jocelyn Michel, qui nous propose quant à lui des mises en scène tantôt drôles, tantôt lugubres, toujours éclatées pour des publications telles que Voir, Cinéplex et L’Actualité. Cet automne, il lançait Admissions, un superbe livre de « courts métrages photographiques » auquel participe une belle brochette d’artistes québécois. Nightlife.ca a rencontré Michel afin de mieux cerner l’apport de Crewdson au monde de la photo.
 




Images tirées de l'oeuvre de Gregory Crewdson

NIGHTLIFE.CA: Les images de Crewdson sont des mini-fictions bouleversantes qui témoignent d'un certain mal de vivre. Serais-tu surpris qu'il laisse un jour de côté cette signature pour passer à une approche et à une réflexion complètement nouvelles?
Jocelyn Michel
: Oui, je serais très surpris. Il le verbalise vraiment bien dans le film lorsqu’il dit qu’il a fait plusieurs photos, mais que la vision est toujours la même. La vision photographique se traduit en style, et c’est vrai pour toutes les formes d’art. Qu’est-ce qui fait que lorsqu’on écoute Karkwa, qu’il s’agisse de la première ou la huitième toune, on sait que c'est Jean-Louis Cormier et sa gang? C’est ça la saveur, le style qui pénètre, qui se manifeste. On le voit ça dans le travail de Crewdson et on le voit dans le travail des artistes accomplis.

Crewdson et toi (ainsi que des gens comme David LaChapelle) mettez en scène un croisement explosif entre le quotidien et le théâtral, avec une direction artistique extrêmement élaborée. Crois-tu qu'il y a pénurie de projets un peu fous dans le milieu de la photo au Québec?
C’est pas que c’est manquant. On va voir des visuels qui sont bien orchestrés, bien élaborés, mais un à la fois. Je te dirais que c’est rare au Québec de voir des séries ou des livres orchestrés de cette façon-là. Je ne dirais pas que c’est manquant au Québec, plutôt inhabituel.

Crois-tu que peu de photographes s’y aventurent justement à cause des coûts importants qu’engendre ce type de projet?
Oui, si tu veux virer un autobus sur le côté, fermer des rues, éclairer la nuit, faire des choses qui nécessitent vraiment des budgets et de l’expertise. Il y a très certainement un obstacle financier si tu veux attaquer des choses de l’ampleur de ce que nous propose Crewdson.

Par contre, de mon côté, Admissions n’a pas été fait avec énormément d’argent. Crewdson dépense des dizaines de milliers de dollars par image, alors que je pense qu’on peut encore réaliser des belles fictions, des belles mises en scène pour des centaines de dollars, pas des milliers. Là où on ne s’en sauve pas, c’est qu’il faut vraiment passer du temps. Ce type de photographie-là nécessite énormément de réflexion, de trial and error, d’échec parfois, pour en arriver à un résultat qui est prêt à publier. 

Plusieurs décèlent dans l'oeuvre de Crewdson un constat politique subtil sur la dérive du capitalisme. Que penses-tu de ceux qui interprètent son travail ainsi?
Je suis d’accord. Même si ce n’est pas sa mission primaire, il y a certainement une place à l’interprétation sociopolitique dans son corpus. Je ne peux pas interpréter pour lui, mais dans le subconscient, je pense qu’on finit toujours par dire beaucoup plus que ce qu’on pensait dire avec des images. Ça serait le cas avec Crewdson.

De ton côté, les photos rassemblées dans ton livre Admissions font souvent allusion à des préoccupations d’ordre social ou politique. Il y celle de Pierre-Luc Brillant à propos des changements climatiques ou celle d'Élise Guilbault et de James Hyndman à propos du 11 septembre. Est-ce que ton regard sur l’actualité engendre ensuite la mise en scène d'une photo ou vice versa?
Ça dépend. Parfois, c’est un événement sur lequel je veux commenter. D’autres fois, ce sont des histoires d’amour qui n’ont aucun lien. Je pense que je suis un appréciateur de cinéma et de l’ordre dans l’image. Là-dessus, je rejoins Crewdson beaucoup. Je le comprends lorsqu’il dit: il faut que tout soit parfait et à l’ordre. Moi-même, quelle que soit l’image, quel que soit le contexte – un truc sociopolitique ou une belle niaiserie pissante de sang sur un Dumbo – j’essaie de faire de l’ordre avec mes visuels. J’essaie de ne pas être trop bruyant dans ce que je propose.




Photos de Jocelyn Michel tirées de son livre Admissions: 9/11 (avec Élise Guilbault et James Hyndman), Zombies (avec Guylaine Tremblay, Antoine L'Écuyer et Claude Legault) et La chute des bleus (avec Julie Le Breton)

Ta photo de Julie Le Breton en cheerleader qui tombe du ciel, incarnant la chute du Bloc Québécois en 2011, est un bel exemple de subtilité dans ton commentaire politique.
Oui, ça reste ambigu, parce qu’ultimement, je ne suis pas intéressé à porter un jugement. Je suis intéressé à porter un regard sur la chose et non pas de prêcher – c’est probablement la dernière chose que je veux faire, et je pense que Crewdson serait probablement d’accord. Ce n’est pas notre rôle de prêcher, mais plutôt de stimuler l’arène des possibilités par rapport à chaque visuel qu’on attaque. C’est le fun de brasser les idées et juste d’imaginer les possibilités.

Si tu pouvais choisir une seule image de Crewdson qui te reste à jamais gravée à l'esprit, laquelle choisirais-tu?

La femme couchée par terre dans la maison inondée. Quand je l’ai vue, j’étais sur le cul. Toute la technique – scier les meubles en deux pour qu’il ait seulement besoin de rajouter six pouces d’eau pour réaliser la mise en scène. On a vraiment l’impression que tout est creux dans la maison mais il a tout bâti bas. Même l’escalier finit bas au niveau de la rampe pour que l’illusion d’optique soit parfaite. On pense que cette maison est remplie d’eau et qu’elle flotte. J’ai vu à quel point l’obsession quant au résultat final visuel peut nous apporter à être saillant.

Crewdson a vraiment poussé l’enveloppe, utilisé tout ce qu’il a dans son arsenal pour atteindre un résultat inégalé au niveau de la mise en scène orchestrée. Rendu à ce niveau-là, il est grand. C’est une grande inspiration. Ça me rend humble et ça me donne le coup de pied pour continuer à faire mes petits trucs et pas me faire d’excuses du genre, « Ah, là je n’ai pas d’argent, je ne peux pas faire ça… » Tout est faisable.

 


Gregory Crewdson: Brief Encounters
Présenté à compter du 14 décembre en exclusivité au Cinéma du Parc | cinemaduparc.com | gregorycrewdsonmovie.com
Samedi le 15 décembre à 19h | Projection de Brief Encounters en présence de Jocelyn Michel

Le livre Admissions de Jocelyn Michel est disponible en librairie | projetadmission.blogspot.ca