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TIFF 2013: Monia Chokri nous parle de son excellent premier court métrage, «Quelqu’un d’extraordinaire»

Lorsqu’un acteur décide de revêtir l’habit de réalisateur (genre, Keanu Reeves avec son très mal reçu Man of Tai Chi au TIFF cette année), le réflexe qu’ont plusieurs cinéphiles est de pousser un profond soupir/lever les yeux au ciel en se demandant s’il s’agit là d’une tentative douloureusement prévisible pour se faire prendre au sérieux. Or, dans le cas de Monia Chokri, rien ne pourrait être plus loin de la vérité. L’actrice révélée au grand écran dans Les amours imaginaires présente Quelqu’un d’extraordinaire, son premier court métrage à l’humour tranchant, au Festival international du film de Toronto ce soir, après avoir remporté le prix du meilleur court international (jury jeunesse) au Festival de Locarno il y a quelques semaines.

Le film, une production de Metafilms qui met en vedette une imposante cohorte d’actrices québécoises (Magalie Lépine-Blondeau, Anne Dorval, Sophie Cadieux, Émilie Bibeau, Évelyne Brochu, Anne-Élisabeth Bossé, Laurence Leboeuf, Marilyn Castonguay), relate l’histoire de Sarah (Blondeau), une jeune trentenaire quelque peu angoissée qui se réveille dans le lit d’un parfait (et très jeune) inconnu, et décide alors que le temps est venu de faire une croix sur le passé, en commençant par une fête bachelorette qui vire au vinaigre. Quelqu’un d’extraordinaire, qu'on aura l'occasion de découvrir sur le circuit festivalier québécois cet automne, propose une réflexion très juste et hilarante sur ce qu’est la réussite aux yeux d’une jeune femme québécoise en 2013. NIGHTLIFE.CA s’est entretenu avec Monia à quelques jours de la projection du film.

NIGHTLIFE.CA: Comment as-tu développé l’idée pour Quelqu’un d’extraordinaire?
Chokri: Puisque je suis moi-même comédienne, je me suis dit que l’idéal serait d’écrire un film d’acteurs, où il y aurait de la confrontation et des choses à jouer. Après, j’ai inventé la trame dramatique du film, mais je voulais surtout travailler le dialogue, et offrir aux filles des personnages qui n’étaient pas forcément des profils qu’on leur attribuait. Comme Sophie Cadieux, par exemple, qui est souvent reléguée à jouer des petites sœurs ou des filles comiques ou sympathiques. J’ai décidé de lui offrir un rôle qui était un peu dans la séduction et le désagréable. Évelyne Brochu, qui est souvent appelée à jouer des rôles de sauveuse de l’univers, je lui ai donné un rôle très agressif. Les filles étaient très heureuses d’avoir des défis très différents de ce qu’on leur donne. C’est quelque chose dont on souffre comme actrice, d’être pris dans un modèle. On joue un rôle, et après les gens croient qu’on est juste capables de remplir le mandat d’un seul personnage.

Ensuite, il y a aussi cette idée de confrontation de valeurs entre plusieurs différentes femmes qui sont à l’aube de la trentaine?
Oui, absolument. À force d’écrire, toutes mes obsessions sont ressorties. Je suis très fascinée par la violence féminine, et l’idée principale qui m’habite, c’est la réussite chez les femmes. Ma question de base du film, c’est : qu’est-ce que ça veut dire de réussir quand on est une femme blanche, occidentale de 30 ans? Est-ce que ça veut dire avoir des enfants, réussir sa carrière, être libre sexuellement, se marier? Il y a tous ces paradoxes qui se confrontent dans le film, et personne n’a tort ou raison. C’est une confrontation d’idées, et j’aime bien penser qu’elles sont toutes un peu la même fille, et qu’elles se confrontent sur leurs idéaux.

Hollywood a récemment connu une vague de films au sein desquels les amitiés entre femmes sont explorées, souvent de façon crue et assez tordue, comme Bridesmaids et The Bachelorette. Dirais-tu que ton film s’inscrit dans ce courant? 

Je sais que Bridesmaids a beaucoup été apprécié, même d’une certaine classe de cinéphiles intellectuels, qui lui ont donné leur sceau d’approbation. Mais je n’aime pas l’humour de Bridesmaids, et je trouve The Bachelorette mal écrit. D’une part, je trouve ces films pas très drôles ou bien faits. Je trouve ça grossier, les « happy ends » dans les karaokés, la scène où ils essaient les robes de mariées quand elles ont la gastro… C’est de l’humour grotesque.

C’est sûr que ça s’inscrit dans un fond qui est similaire, soit un enterrement de vie de fille. Mais j’avais envie, pour ma part, d’avoir des filles assez sophistiquées. On ne dénigre pas ces filles-là. Dans mon film, c’est vraiment plus une excuse pour confronter des valeurs que pour montrer comment les filles s’amusent entre elles. Bref, je sais qu’on peut faire le parallèle avec mon film, mais j’essaie de m’en défendre parce que je ne suis pas fan de ces films-là! (rires)

Tu as pu vivre ta première mondiale à Locarno, où ton film a remporté le Prix du Jury Jeunesse. Que retiens-tu de l’expérience?
Il y avait 1100 places dans la salle, ce qui est vraiment impressionnant. J’avais vraiment envie de vomir avant la projection, surtout que c’était le premier film d’un programme de courts métrages. Un film polonais, un autre brésilien et un de Chypre. On était quatre réalisateurs à ne pas se connaître, mais à vivre une expérience très forte ensemble. Le film a été bien reçu, les gens riaient. Plusieurs jeunes (surtout début vingtaine) sont venus me voir après le film. 

Pourquoi as-tu tenu à choisir La Distributrice, plutôt qu’un grand distributeur, pour faire vivre ton film dans les festivals?
On a eu des propositions de gros distributeurs québécois, mais on s’est dit que les distributeurs de courts métrages sont beaucoup plus aiguillés pour faire vivre le film dans les festivals, parce que c’est leur spécialité. Au Québec, il n’y a pas beaucoup de bonnes boîtes de distribution pour le court métrage. C’est ma productrice Nancy [Grant, de Metafilms] qui a eu l’idée d’aller vers Dan [Karolewicz], parce que c’est une jeune boîte, ils sont motivés, et Dan a vu le film et a embarqué dans le projet. Et j’adore leur logo, donc ça m’allume de le voir à la fin de mon film!

Tu nous as déjà parlé du réalisateur John Cassavetes, dont le travail t’inspire. Y a-t-il d’autres cinéastes que tu admires particulièrement?
Donc, Cassavetes pour le jeu et les plans serrés sur ses personnages, c’est quelqu’un qui m’inspire profondément. Woody Allen reste aussi un de mes auteurs préférés, pour son intelligence et la puissance de ses dialogues, et ses réalisations audacieuses, comme Husbands and Wives. Ensuite, Paul Thomas Anderson est pour moi un des plus grands cinéastes qu’on a en ce moment: il a peut-être fait seulement six ou sept films, mais c’est tout le temps impeccable. Et finalement, les frères Coen, pour leur imaginaire débridé et la liberté qu’ils accordent à leurs acteurs.

Quelqu’un d’extraordinaire 
Présenté les 11 et 12 septembre au TIFF Bell Lightbox à Toronto | tiff.net