Tenir la mort entre ses mains
J’avais 18 ou 19 ans, je ne me souviens plus trop. Ce dont je me souviens par contre, c’est l’effroi immense de voir mon petit frère en choc anaphylactique. Je ne voyais plus rien, je n’entendais plus rien, tout ce qui comptait, c’était de sauver mon petit Clément d’une mort certaine.
D’aussi loin que je me rappelle, mon frère a toujours été allergique à la moutarde. Oui, à la moutarde! Les gens sont souvent surpris, mais il s’agit d’une des allergies les plus fréquentes au Canada (c’est le quatrième allergène chez l'enfant, juste après l'oeuf, l'arachide et le lait )… Cette fois-là, Clément et moi étions partis en voyage back-pack, sans parents, sans attache et surtout, sans Épipen. Dans ce temps-là, c’était moins populaire l’auto-injecteur - j’aurais tout donné pour en avoir un sous la main lorsque mon frère s’est étouffé! Au début, je croyais que c’était son morceau de poulet qui passait mal, mais quand j’ai vu ses lèvres enfler et ses mains se porter à sa gorge, j’ai tout de suite compris que ce n’était qu’une question de temps avant qu’il ne perde connaissance…et qu’il succombe.
Heureusement, je savais qu’il avait de l'adrénaline dans son bagage. Après avoir violemment vidé le contenu de son sac en entier sur le trottoir, j’ai trouvé la seringue. Je n’arrêtais pas de trembler à l’idée qu’il pouvait mourir, mais j’avais une sorte de force surréelle (un peu comme les mères qui peuvent soulever une charge lourde sous laquelle leur enfant est coincé).
Puis le reste s’est passé extrêmement vite, je lui ai enfoncé le contenu de la seringue au beau milieu de la cuisse et on est monté dans un taxi vers l’hôpital. La dose d’adrénaline permet au cœur de prendre le dessus, mais seulement pour une quinzaine de minutes, il fallait donc faire vite. J’ai porté Clément jusqu’au service d’urgence où j’ai réussi à leur faire comprendre qu’il était en train de…de complètement l’échapper. Le personnel infirmier l’a ensuite gardé sous surveillance pendant 24h, les pires 24 heures de ma vie! C’est à ce moment-là que j’ai appris que la moutarde est un allergène souvent masqué. Même si on prend grand soin de déchiffrer l’étiquette des produits, la moutarde est la plupart du temps présentée sous « épice », rendant donc son dépistage vraiment compliqué.
Aujourd’hui mon frère est en pleine forme – et traîne toujours un auto-injecteur d'épinéphrine avec lui. Quant à moi, je n’ai jamais eu peur des aiguilles, mais le souvenir de voir Clément comme ça m’a laissé un drôle de sentiment lorsque je vois une seringue…





















