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« Les Chaises » ou la poétique de l’amour

Crédit photo : Yves Renaud
« Les Chaises » ou la poétique de l’amour
NIGHTLIFE.CA a vécu un moment théâtral de grande qualité en assistant à la représentation de la pièce «Les Chaises» d’Eugène Ionesco, brillamment interprétée par deux grandes pointures de la communauté artistique québécoise Monique Miller et Gilles Renaud, dans  une coproduction du Théâtre du Nouveau Monde et du Théâtre des Fonds de Tiroirs.

La mise en scène signée Frédéric Dubois, sobre, élégante et raffinée est appuyée par des moyens technologiques efficaces tant visuels que sonores faisant évoluer les personnages dans un univers où l’intemporalité flotte dans un « Temps à Venir », celui du « grand Départ » vers l’Au-delà. Bravo à Caroline Ross pour ses éclairages tout en espaces fondus et à Pascal Robitaille pour sa musique d’appoint à la portée de la ligne du temps! Les deux vieillards habillés des créations vestimentaires de Linda Brunelle, hardes loqueteuses aux mauves et gris effacés et poussiéreux se minéralisent déjà dans les linceuls de la Grande Faucheuse.

Crédit photo: TNM Yves Renaud
 
Le Vieux et la Vieille entrent, transportant leur chaise aux reflets cramoisis  et s’installent en avant-scène. S’engage alors un dialogue intime, attendrissant, teinté d’espièglerie où les envolées percutantes, les états d’âme, les aspirations, les désespoirs du Vieux (Gilles Renaud magistralement et remarquablement convaincant) sont amoureusement réconfortées par la Vieille (Monique Miller irradiante, lumineuse, coquine, nimbée d’un aura de jeune fille) par ce « mon chou, tu aurais pu… », leitmotiv rempli de tendresse, d’admiration, de protection et d’amour inconditionnel pour ce compagnon de vie dont l’existence fut des plus ternes, lui «maréchal des logis». « Je suis ta femme.», lui clame-t-elle. Langage à leur image, mots de leur passé, vocables de leur fidélité, mais aussi pitreries et contrepèteries.

 
Crédit photo: TNM Yves Renaud

« La nostalgie n’est pas un désir du passé, mais une aspiration vers l’éternité », affirme le philosophe et romancier Emmanuel Kattan. La Vieille dirige son amoureux de vie vers cette éternité où il serait enfin celui qu’elle aurait aimé qu’il soit, celui qui aurait pu livrer son message, offrir son legs à l’humanité. Ultime moment de leur attachement !

Puis, les invités-fantômes (les chaises) font leur apparition. Mise en scène digne d’un ballet moderne où ces créatures-chaises envahissent tout l’espace scénique, les faisant s’éloigner l’un de l’autre, se perdant de vue, s’entendant sans se voir. Le couple se dédouble, prémices de la profonde solitude dans  la mort. Le langage s’investit dans l’écho !

Crédit photo: TNM Yves Renaud

L’arrivée de l’Empereur, de Sa Majesté, Lumière blanche aveuglant les spectateurs, n’est pas s’en rappeler celle que décrivent les miraculés qui en sont revenus, lors de leur acheminement dans le grand tunnel. Enfin, la venue de l’Orateur tant attendu, celui qui prendra la parole, éclipsera le vieux couple et les entraînera vers la Mort où l’espère-t-on, l’amour et l’humour triompheront et l’absurdité de l’existence renaîtra de ses cendres… inéluctablement.
 
Or, l’Orateur muselé, privé du langage, nous laisse sans voix et nous renvoie à nous-mêmes, à notre propre message, à notre monologue intérieur et au grand vide de la vie. Est-ce notre propre langue et notre propre sens qui nous échappent ? Toute la pièce cristallise ce dernier instant avant la mort, ce moment où, apparemment, défilent tous les événements de notre vie, cette parenthèse dans le long discours de notre vie. Se referme-t-elle sur elle-même ? Ionesco nous laisse le choix de la réponse.


Crédit photo: TNM Yves Renaud

À voir absolument !

Au Théâtre du Nouveau Monde
Du 8 mai au 2 juin 2018              
Critique rédigée avec la collaboration de Géraldine Zaccardelli