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Le Détesteur: pourquoi je préfère me tenir avec des personnes racisées

Crédit photo : Murphy Cooper
Le Détesteur: pourquoi je préfère me tenir avec des personnes racisées
On m'accusera de faire du « racisme anti-blanc ». À cela, je répondrai probablement : ah, come on! Il est évident que ce texte ne parle pas de tous les blancs.

Je suis blanc. Tout ce qui me raccorde à mon inclination pour l’art est blanc. Les gens que j’aime et/ou qui m’ont donné la vie sont pour la plupart blancs. Mes héros d’enfance sont blancs. Mes meilleurs souvenirs relatifs à la télévision, au cinéma, à la littérature mettent en scène des blancs. Mes points de repère sont tellement blancs que, longtemps, j’ai eu de la difficulté à m’extraire de cette blancheur standard et dominante au point où j’arrivais mal à m’immiscer dans la peau d’un protagoniste qui n’était pas blanc. Le monde tourne autour des blancs. C’est un privilège que je reconnais et dont je peux bénéficier chaque jour depuis très, très longtemps.

Quand j’ai rencontré ma copine haïtienne il y a de ça 10 ans, j’ai dû m’adapter comme elle a eu à s’adapter de son bord également. Les bands que j’estimais cultes et intouchables dans la mémoire collective, par exemple, ne l’étaient pas nécessairement pour elle. Plus jeune, c’est la télévision américaine qui lui parlait, bien plus que la télé québécoise qui s’est toujours montrée hostile vis-à-vis les personnes racisées.

Ah mais oui, bien sûr, nous partageons un bagage nostalgique similaire, ça va de soi. Seulement, nous n’en gardons pas exactement les mêmes souvenirs.

D’ailleurs, parlant de nostalgie, je lui ai demandé récemment ce qu’évoquait pour elle la nostalgie. Nous n’entretenons pas tout à fait la même relation avec celle-ci, disons. Le monde occidental est pensé depuis des lunes en fonction d’avantager les gens comme moi. Pratiquement chaque héros de chaque génération est pour nous aujourd’hui une navrante déception, quand on prend le temps de s’attarder aux oeuvres qui, tantôt se voulaient misogynes, tantôt étaient racistes.

Les héros présentés d’un bout à l’autre du continent étaient majoritairement blancs et tant pis si tout le monde ne peut s’y identifier : avec un peu d’effort, on finit par accepter qu’Hollywood est conçu pour et par les blancs. La blancheur enfoncée de force dans le fin fond de la gorge, finalement. On a laissé les choses aller comme ça longtemps. Sans broncher. Parce que ça nous arrangeait, quoi.

J’ai dû revoir ma manière d’observer le monde. La police, par exemple. Je suis arrivé à foncer dans la vie pendant deux bonnes décennies sans jamais avoir à me dire qu’il me vaudrait peut-être mieux m’en méfier. Je la croyais juste et bienveillante puisqu’elle ne me causait jamais de problèmes. Tandis que pour ma copine et mes amis haïtiens/maghrébins, c’est différent. Les policiers représentent pour eux un constant rappel de leurs différences et des stéréotypes qui leur sont associés. Je confirme : le profilage racial est un concept bien concret et toujours d’actualité.

Quand je me tenais exclusivement avec des blancs dans ma bien blanche banlieue natale, il y avait ce truc chez eux qui me titillait et que je n’arrivais pas encore à nommer. C’est seulement plus tard, en rencontrant ma copine, que j’y suis arrivé. Tout le monde semblait inébranlablement certain de faire les choses de la bonne, de l’unique et de la meilleure façon. Personne n’avait à douter de ce qu’il faisait puisqu’il apparaissait évident qu’il le faisait à la manière universelle de tout le monde, et donc, à la manière du Québécois blanc francophone. C’est la planète qui semblait vouloir s’adapter à leurs caprices et assez rarement l’inverse. Les gens qui dérogeaient légèrement des coutumes, des habitudes et des préférences jugées « normales » étaient systématiquement marginalisés.

Je me souviens des regards de dégoût, des sourcils érigés vers le ciel et des simagrées emplis de scepticisme qu’on me réservait quand je ne satisfaisais pas les attentes normatives et/ou que j’osais penser différemment. C’est comme si tout ce qui se démarquait du lot venait en fait d’une autre planète. Les blancs ont cette manie souvent de te faire sentir comme un extra-terrestre.

J’étais le petit grassouillet sensible issu d’une famille modeste à qui les parents ont offert une liberté d’esprit qui n’a pas de prix. Pour des blancs qui n’ont jamais à remettre en cause leur rapport à l’autre, je suis une étrangeté venue de Mars. On ne m’a jamais laissé l’occasion de me sentir « comme tous les autres ». Il m’a fallu réfléchir longuement à ma situation pour tenter de comprendre ce qui m’arrivait et pourquoi on me marginalisait ainsi.

J’ai toujours accepté les gens comme ils étaient puisque je n’avais jamais l’impression de correspondre au modèle monolithique préconisé du moment. Je ne sentais pas que ma manière de faire les choses était la bonne ni la seule. J’étais forcément toujours dans la faute. Je me sentais constamment observé, jugé, méprisé. On scrutait mon comportement à la loupe dans l’espoir de pouvoir mettre en relief combien j’étais bizarre, combien je n’étais pas comme les autres. Mais en réalité, c’était surtout eux-mêmes que ces blancs cherchaient à mettre de l’avant : regardez comme MOI je suis très exactement comme ce qu’on attend de moi ! Regardez comme ce gars n’est pas comme NOUS !

J’étais pourvu d’une capacité à me mettre facilement dans la peau des autres. Je savais ce qu’était l’exclusion, je savais ce que ça faisait de se faire disqualifier pour ses différences. Je n’avais pas vraiment de raison de tirer profit des différences d’autrui afin de me sentir plus normal. Je saisissais bien le sentiment d’impuissance et de solitude que ces exclusions pouvaient générer. Assez pour avoir envie de partager cette sensibilité avec les autres et essayer de voir comment ils se sentent pour, ultimement, arriver à mieux me comprendre moi-même.

Cette sensibilité, je la retrouve chez ma copine. Je la retrouve souvent chez les personnes racisées. Il y a maintenant 10 ans que mon entourage n’est pas 100% blanc et que mon appartement est occupé par une Haïtienne et un blanc. Ça change une personne. Ça permet de mieux saisir ce qui pouvait bien m’arriver à une époque où on cherchait à me faire comprendre que je n’avais pas ma place ici.

Il y a plus rarement cette vilaine manie, chez les opprimés (ceci inclut les femmes, les musulmans, la communauté LGBTQ et ceux en situation précaire), de vouloir rendre ses valeurs et ses goûts universels. Je peux me tromper et il existe assurément des exceptions. Je ne voudrais surtout pas enfermer les personnes racisées dans une boîte. Elles ne sont pas toutes les mêmes. Je n’ai pas d’attente vis-à-vis elles et elles peuvent tout à fait être méchantes, décevantes, intolérantes ou voter pour Trump. Je dis seulement que je me sens plus à l’aise quand je chill avec des opprimés. On ne cherche pas à me faire sentir bizarre puisqu’on sait, de toute évidence, comment c’est d’être sans cesse affublé de l’étiquette du gars ou de la fille bizarre et parce que le monde ne s’articule en fonction de ta personne. Les différences sont parfois moquées, évidemment, mais ça ne vient pas avec la même certitude qu’ont les blancs à se montrer irrités par celles-ci. Il n’y a pas une dynamique dans laquelle on pile sur la tête des marginaux pour pouvoir se remonter.

Je vois maintenant la vie avec les lunettes de ma copine noire. Les patterns d’oppression m’apparaissent désormais comme hyper-limpides et évidents. Le blancentrisme est répandu all over les murs, les clôtures, l’asphalte, les réverbères, l’herbe, la télévision, les magazines, la culture. Tout est pensé en fonction de ne jamais gêner le confort des blancs. Il y a même encore certainement plusieurs de ces patterns qui m’échappent et j’en suis forcément toujours un peu contaminé. Il est évident que j’en profite.

C’est difficile à expliquer. C’est surtout un truc qui se sent une fois que tu t’es mis en retrait et que t’as fait immersion dans un monde qui, au départ, t’était entièrement inconnu. Quand je chill avec des blancs qui ne sont pas dotés de cette même sensibilité, je m’étonne toujours, et bien plus qu’autrefois, de les voir grimacer autant de fois devant tout, jusqu’aux petites subtilités, ce qui ne correspond pas à leurs goûts et à leurs valeurs.

Je m’explique encore mal d’ailleurs comment de vieux amis du secondaire aient pu faire ce long périple d’une trentaine d’années en ne cessant jamais d’afficher la même moue dubitative et dédaigneuse devant l’inconnu avec cette impression perpétuelle de n’avoir jamais à se remettre en question. La vie doit être longue et pénible.

Voilà pourquoi je préfère me tenir avec des personnes racisées. Je me sens chez moi.