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Le Détesteur: Sophie Durocher n'a pas tout à fait tort. Vous êtes hypocrites.

Crédit photo : Montage: Luis Asencios-Tyroler
Le Détesteur: Sophie Durocher n'a pas tout à fait tort. Vous êtes hypocrites.
Je vais dire ça d'emblée, pour éviter de te faire penser plus longtemps que je suis d'accord avec le papier grossophobe qu'a publié Sophie Durocher la semaine dernière : ce papier-là, je l'ai trouvé tout à fait dégueulasse, inapproprié, pas nécessaire du tout et irresponsable.

J'ignore pourquoi Sophie Durocher fait ça. J'ignore pourquoi elle s'imagine qu'elle DOIT le faire, comme si les personnes désireuses d'avoir une meilleure qualité de vie devaient être STOPPÉES dans leur délire propagandiste avant que tout le monde ne soit contaminé et ne devienne, au grand dam de la société, de MEILLEURES PERSONNES.

J'ignore pourquoi elle appelle au statu quo en nous ressortant les arguments — pourtant maintes fois réfutés, notamment par Gabrielle Lisa Collard — qui servent normalement à légitimer et renforcer le mépris et la haine des gros. C'est gratuit. Toxique. Il me semble qu'on avait déjà établi tout ça. Il me semble que c'était évident pour la plupart des gens dont la volonté de comprendre l'autre ne s'est pas amenuisée avec le temps : les gros veulent seulement pouvoir exister sans avoir l'envie récurrente de s'ouvrir l'enveloppe corporelle à l'exacto afin que l'âme s'en échappe et prenne possession du corps maigre d'une personne qui passait par là. À l'inverse de ce que semble le prétendre Sophie, personne n'a revendiqué sa place dans un concours de beauté de calibre international. Juste : exister sans avoir à s'excuser.

On se demande pourquoi la chroniqueuse la plus critiquée pour son manque de rigueur qui tient chronique dans le plus grand quotidien, lui aussi critiqué pour son manque de rigueur, ne cesse de s'exempter de tout effort de lecture et de compréhension. Elle nous fait perdre notre temps. Beaucoup de temps. Quand on lit Sophie, on se répète si souvent dans la tête : non Sophie, ce n’est pas du tout ça qu'on a dit. Non Sophie, personne ne pense ce que tu viens d'avancer. Non Sophie, on a déjà débattu de ça 1000 fois et si tu t'étais donné la peine de nous lire, ton papier ne donnerait pas aujourd'hui la réplique à un ennemi imaginaire qui sert tes intérêts.

Vouloir être bien ne s'inscrit pas dans un agenda propre à la gauche ou à la droite. C'est la moindre des choses que tout le monde puisse s'adonner à ses occupations sans craindre à tous les coins de rue qu'un regard, un geste ou un mot ne vienne gâcher la journée et bousiller du même coup l'estime de soi.

Alors il nous faut répondre à Sophie. Parce que des textes comme celui-là, sur un thème aussi chancelant, provenant d'une plume aussi suivie que la sienne et dans le journal le plus lu, c'est dangereux ; c'est un coup de genou dans la gorge de tout le travail de sensibilisation accompli au cours des dernières années. C'est une permission de nuire réaffirmée avec force qui est octroyée aux intimidateurs et aux haïsseurs de gros.

Mais un truc m'achale et c'est ici que tu vas comprendre mon titre. Sophie Durocher pointe l'hypocrisie des non-gros qui, selon elle, feraient semblant d'être attirés par les personnes aux prises avec l'obésité. Bon, l'aspect hypocrisie n'est que prétexte dans ce billet pour prouver son point et universaliser ses préférences pour les non-gros, comme si elle parlait au nom de toute une planète. Alors, dans ce contexte, je réitère : quel texte nocif de marde.

Ceci dit, ces hypocrites, ils sont bien présents. Et nombreux. J'ai dealé — et je deal encore — avec eux toute ma vie. Au primaire, secondaire et début de vie adulte, ils m'ont rejeté et intimidé, puis une fois la vie adulte bien enclenchée, une fois qu'il était bien vu d'appartenir à la gauche progressiste, ils se sont rangés derrière moi, derrière les gros et les obèses, morbides ou non. Ils se sont mis à dire que nous étions beaux et belles. Ils se sont réjouis des efforts à mettre la diversité des corps de l'avant. Ils se sont montrés en farouche désaccord avec les langues sales comme Sophie Durocher qui avancent que les gros ne sont pas plus beaux qu'avant.

C'est OK. C'est un bon pas vers l'avant, j'imagine, que ces gens n'expriment plus ouvertement leur dégoût pour les gros. Ça fait un énorme bien de savoir qu'ils s'emploieront toujours à désarmer les personnes malveillantes qui ne veulent pas le bien des gros. Absolument.

L'affaire, c'est qu'on sait qu'ils mentent. Qu'ils le font pour se donner bonne conscience. Oh mais, attention, je suis persuadé que leurs intentions sont nobles et qu'ils sont sincères dans leur démarche. Je les crois quand ils disent qu'ils trouvent horribles les propos de Sophie et qu'ils ne les partagent pas. Tout à fait. Je peux apprécier ça.

Je me demande seulement quand est-ce qu'ils comptent passer des paroles aux actes. Quand comptent-ils vraiment se conditionner à trouver beaux et belles les gros pour vrai et pas seulement dans une publication Facebook quand vient le temps de bien paraître?

Je sais que c'est un long travail. Mais quand vous passez vos vies à ne liker que des corps parfaits sur Instagram, c'est curieux mais, je n'ai pas l'impression que vous avez envie de trouver attirants les gros. Quand vous vous entourez exclusivement de belles personnes, parce que hey, vous vous méritez entre vous ; je n'ai pas l'impression que vous avez envie de trouver attirants les gros.

Quand vous vous servez du physique dit ingrat de Donald Trump pour l'humilier publiquement chaque fois qu'il dit ou fait une connerie alors que vous ne manquez pourtant pas de matériel pour l'humilier, je me dis que vous n'avez pas envie de trouver attirants les gros. Il en va de même pour Lise Ravary, Denis Coderre ou Gaétan Barrette. Chaque fois qu'ils gaffent, ce sont le gros Coderre, la grosse Ravary et le gros Barrette. Tandis que quand c'est Trudeau qui commet une bourde, on se contente de commenter sa bourde, ses idées et rien d'autre.

Vous nous donnez le sentiment que c'est toujours plus grave quand c'est un gros qui fait dans la maladresse. Qu'il en paiera doublement les frais. Comme si c'était à prévoir puisque les gros sont idiots et paresseux, et les gros, quand ils se trompent, ça nous arrange qu'ils se trompent parce qu'enfin voilà le parfait prétexte pour montrer du doigt le surpoids.

Et bon, dans le privé, les commentaires à caractère grossophobe sont récurrents. Même devant les gros, personne ne se gêne pour manifester son mépris des autres gros. Comme si c'était moins grave parce que ça ne m'était pas destiné personnellement. Comme si c'était moins grave parce que l'obèse visé est beaucoup plus gros que moi. Les « ARK » et les « Ewwww » sont spontanés. Les « t'es tu malade?? » et « jamais de la vie!! » ne sont jamais réprimés quand on suggère qu'une personne pourrait coucher avec un gros ou une grosse.

Au final, les gros obtiennent l'appui des fatshamers et/ou des corps parfaits qui ne chillent qu'entre eux, mais dans les faits, on ne sent pas que les gens sont réellement déterminés à faire des efforts véritables pour concrétiser leurs beaux statuts Facebook qui préconisent la diversité corporelle.

Ce texte exécrable et nauséabond de Sophie Durocher, vous l'avez tous un peu écrit : seulement dans un format plus discret et avec une encre moins évidente à percevoir à l'oeil nu.