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Le Détesteur: pourquoi Annie Villeneuve et Joël Legendre auraient dû savoir comment réagir

Crédit photo : Montage: Julie Artacho / Luis Asencios-Tyroler
Le Détesteur: pourquoi Annie Villeneuve et Joël Legendre auraient dû savoir comment réagir
Vous avez peut-être l'impression qu'on a fait le tour. Que tout a été dit concernant cette histoire de défilé de la St-Jean-Baptiste où de jeunes noirs se sont retrouvés à pousser le chariot sur lequel festoyaient exclusivement de bien blanches personnes vêtues de blanc.

Mais tout n'a pas encore été dit.

Depuis quelques jours, les chroniqueurs vedettes de divers journaux se font aller la gueule entre blancs et laissent très peu d'espace à la communauté concernée. Ils s'empressent de trancher à sa place et de qualifier cet incident de tempête dans un verre d'eau. Ou encore, ils se retirent de la conversation au bout d'un moment prétextant qu'ils valent bien mieux qu'un déchirage immature de chemises sur la place publique. Comme si les gens qui se sont indignés avaient « capoté pour rien ».

Alors non, parce que des gens aux tribunes à très forte portée s'affairent sans cesse à banaliser ce que ressentent les personnes racisées, on n'a pas fini d'en entendre parler. Il y a tant à dire encore pour contrer l'ignorance et le mépris des mononcles et des matantes bornés.

En ce qui me concerne, je me questionne à propos d'un truc qui semble être passé sous le radar. Je me questionne sur le rôle passif qu'ont tenu respectivement Joël Legendre et Annie Villeneuve pendant et après l'événement. L'inertie de cette dernière alors qu'elle chantait l'histoire sur ce fameux chariot poussé par des noirs attriqués en esclaves. Le mutisme dans lequel ils se sont enfouis plusieurs jours après cette bien triste journée.

Je ne cherche pas ici à leur faire porter tout le blâme. Je me dis seulement : mon Dieu que notre Québec — dans le cas qui nous intéresse, Montréal — n'est crissement pas punk-rock. Et par punk-rock, je parle de l'attitude. Crisse qu'on n'est pas punk-rock, c'est gênant.

C'est vrai. Qui a décidé qu'une ex-candidate de la cuvée 2003 de Star Académie ne s'étant pas particulièrement démarquée depuis 15 ans et n'a pas fait grand chose pour s'affranchir de l'étiquette de télé-réalité qui fait brailler Pierre et Mireille allait donner le coup d'envoi au défilé de la Fête Nationale dans le cadre du 375e d'une métropole aussi riche en histoire ? Je ne veux rien enlever à son indéniable talent. Encore moins à la place qu'elle occupe en tant que femme. Mais sérieusement, quel est son lègue ? Qui s'occupera d'ériger un buste en l'honneur d'Annie Villeneuve dans un parc dans quelques décennies ?

Au même titre que les Marc Dupré et autres, Annie Villeneuve n'a absolument rien d'une Pauline Julien, d'une Louise Forestier ou d'une Michèle Lalonde.

Mais pourquoi, crisse, doit-on toujours s'assurer de distribuer les rôles les plus notables aux artistes les plus convenus, malléables, apolitiques et sans revendication ? Surtout dans un contexte précis comme celui de la Fête Nationale dont l'histoire nous rappelle sans cesse ceux qui se sont tenus debout. Qu'est-ce qui a bien pu se passer ? Pourquoi le Québec tient-il autant à ne plus jamais vouloir gêner le confort des petites gens ?

Avons-nous oublié déjà l'acharnement et le courage de Thérèse Casgrain ? C'était ça le Québec. Ça l'est encore dans ma tête, je le souhaite sincèrement. Mais pourquoi le Québec ne se donne-t-il plus le droit ni l'espace pour que puissent s'épanouir, à une époque où c'est foutrement indiqué/essentiel de le faire, de potentielles Thérèse Casgrain ?

Thérèse Casgrain, ça c'est punk-rock. Ça c'est badass.

Mais oui, vous me direz qu'un défilé n'a pas la fonction de déranger, qu'il doit plaire aux familles et qu'en partant de cette idée, Annie Villeneuve n'avait pas la tâche de livrer un discours qui allait résonner dans la tête des gens jusqu'à la génération des petits-enfants de ma nièce qui n'a que 7 ans. Évidemment. Ceci étant dit, il est arrivé ce qui est arrivé et parce qu'Annie Villeneuve est Annie Villeneuve, et parce que Joël Legendre est Joël Legendre, ils n'ont rien fait pour empêcher que cet incident se produise. Rien du tout.

Peut-être bien que quelqu'un de plus politisé et de plus soucieux de l'aura punk-rock qu'il dégage aurait ordonné de mettre fin à l'horrible spectacle en train de se dérouler sous ses pieds. Peut-être aurait-il fait monter les jeunes noirs sur le chariot avec lui. Peut-être aurait-il été pousser avec eux.

Quelle solide opportunité ratée de faire les manchettes pour des raisons crissement badass, non ?

Parce qu'Annie Villeneuve est Annie Villeneuve et parce que Joël Legendre est Joël Legendre, on n'a même pas pensé se tourner vers eux pour tenter de comprendre ce qui s'était passé. On ne considère même pas qu'ils ont des comptes à nous rendre. Parce qu'on n'a aucune attente de ce genre envers eux. On ne se montre même pas déçus. Ils se sont conduits exactement comme Annie Villeneuve et Joël Legendre se seraient conduits dans ce genre de situation. Pas autrement. Sans faire de vague, sans vouloir déplaire aux bonnes gens.

Imaginons maintenant Safia Nolin sur le chariot à la place d'Annie Villeneuve. On ne l'aurait pas laissée disparaître aussi longtemps dans le mutisme. Right? On aurait exigé des explications de sa part et on ne se serait certainement pas contentés d'excuses aussi plates et prévisibles que « c'est malheureux, aimons-nous dans la différence ». On aurait secrètement souhaité pouvoir continuer à s'abandonner dans l'admiration pour cette femme qui inspire, et pour cela, il aurait fallu qu'elle se prononce, qu'elle nous adresse une lettre dans laquelle on aurait découvert pourquoi elle est restée sur le chariot sans jamais lever le petit doigt. On aurait demandé à ne plus être déçus.

Regardez l'image. Le comité de la Fête Nationale s'est excusé d'avoir entraîné Joël Legendre et Annie Villeneuve dans cette controverse. Des excuses qui les dispensent de toute responsabilité, de tout pouvoir. Deux artistes entièrement passifs et complètement incapables de confronter/challenger qui que ce soit. Quelle humiliation. En tant qu'artiste, je n'accepterais jamais ceci.  Mais voyons, crisse ! Quel genre d'artiste accepte aussi mollement de se retrouver au coeur d'une oeuvre aussi nauséabonde ? Ayez un peu d'orgueil et de conviction.

C'est ça qui me fâche le plus dans cette histoire. Les choses se seraient certainement passées autrement si on avait engagé des artistes à la fibre punk-rock qui refuse de calmer ses ardeurs. Si on avait engagé des artistes de ma génération qui sont sensibles à leurs propres luttes et à celles qui ne les concernent pas directement. Si on avait pigé un peu dans la jeunesse et la pluralité des cultures plutôt que dans le bottin des carriéristes qui profitent encore d'un vieux star système décrépit et qui n'en ont pas grand chose à fiche des enjeux sociaux quand ça ne regarde pas leurs ventes de billets.

Pour ajouter à l'indécence, on ne nous laisse même pas choisir les artistes qui agissent à titre de porte-étendard le jour de notre Fête Nationale, mais pire encore, dans le cadre du 375e de notre incroyable métropole. On nous sert encore des vedettes qui nous sont imposées depuis des lunes et ça donne ce que ça donne. Ça suffit.

Si on est pour faire des erreurs monumentales comme celle qui n'aurait pas dû avoir lieu samedi dernier, pouvez-vous au moins nous laisser le loisir de sélectionner nous-mêmes les personnalités qui en sont à l'origine ? On aurait peut-être un peu plus l'impression qu'elles sauraient comment réagir et qu'elles ne s'en laveraient pas les mains.