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Le Détesteur: lettre ouverte aux gens fâchés contre Lagacé

Crédit photo : Murphy Cooper
Le Détesteur: lettre ouverte aux gens fâchés contre Lagacé
Le week-end dernier, Patrick Lagacé a largué une lettre bien anodine qui a eu pourtant l'effet d'une bombe dans l'univers hermétique des communications. Une lettre ouverte adressée aux milléniaux dont je suis.

C'est vraiment tout ce que ç'a pris pour que l'entièreté ou presque de mon feed Facebook ajoute, dans un élan de passion, son indispensable grain de sel, comme si l'homme qui venait de publier cette lettre devait être désarmé le plus tôt possible avant que la substance toxique générée par le venin de sa plume mortifère ne rejoigne fatalement l'influx nerveux de toute une génération.

Je vais vous dire : j'ai lu quelques-uns de vos mots et les ai trouvés bien pertinents. Le problème, et c'en est pas un que l'on peut se permettre de négliger si on vise l'honnêteté, c'est qu'ils n'avaient pas vraiment de lien avec le propos tenu par Lagacé. Ou du moins, je n'en ai pas l'impression.

En vous lisant, je me suis dit : oui, tout à fait, d'accord et je partage avec vous ces belles idées... mais non, ce n'est pas vraiment ce qu'a cherché à dire Lagacé. Je ne crois pas qu'il ait voulu mettre bêtement tous les milléniaux dans le même panier. Je ne crois pas qu'il ait tenté de placer sa génération au-dessus de la nôtre. Pas dans les mots qu'il a employés. Je n'ai, nulle part dans son papier, senti cela.

Oui, bien sûr, le titre « Lettre ouverte aux milléniaux » laisse entendre d'emblée qu'il en fera un cas généralisé. Mais moi, je ne sais pas pour vous, je m'efforce de commenter l'idée contenue dans le texte plutôt que de commenter son titre. Et aussi misleading que le titre puisse être, le propos, qui se décline pourtant en nuances et en précisions, trahit rapidement les projets de généralisation annoncés initialement dans le titre. Si vraiment l'idée était de mettre dans le même bateau les gens de ma génération, c'est plutôt raté.

Après, en tant que lecteur qui n'a pas été privé de son autonomie, c'est à moi de choisir le chemin qui me paraît le plus honnête et pas forcément le plus populaire.

J'ai même lu son texte assez tard dans la journée de samedi, et donc, avec le ton que vous aviez décidé de lui prêter collectivement. Puis, une seconde fois, dispensé du ton que vous lui aviez attribué, j'ai relu, plus honnêtement. Et finalement, encore plus sincère et neutre dans ma lecture, une troisième fois j'ai relu. Je pense bien avoir compris l'intention. Il ciblait de jeunes milléniaux privilégiés qui vendaient, dans le cadre de C2, une certaine vision du travail à de plus vieux créateurs encore plus privilégiés. Pas moi, ni toi. Eux. Ceux-là, spécifiquement.

Il adressait sa lettre aux jeunes professionnels issus de Bourge City, fougueux et arrogants — mes contemporains — que je m'adonne moi-même à moquer régulièrement. Aux influenceurs Instagram et autres pour qui l'infect JEUDREDI refuse de se soustraire du vocabulaire.

Il me semble également qu'il n'ait pas écrit que les milléniaux sont mignons dans leur candeur d'espérer de meilleures conditions de travail. Il a dit simplement que le talent s'acquiert avec le temps, à force de pratiquer, et pas nécessairement avec un ballon d'exercice qui occupe la fonction d'une chaise et quelques biscuits sans gluten.

J'ai vu ça comme un post-it à l'intention des milléniaux qui seraient portés à jouer le jeu des agences de pub. Un post-it à l'intention des agences de pub qui nous invitent à jouer le jeu.

Mais encore, je peux me tromper. Je devrais peut-être relire une quatrième fois. C'est pour ça que je me demande. Comment faites-vous pour être tout le temps aussi certains et toujours aussi parés à appuyer sur la gâchette? Il ne vous arrive jamais de vous questionner : hey, ça se pourrait-tu que je sois en train de m'emporter pour peu/rien, finalement?

Mais oui, je vous l'accorde : c'est absolument mononcle de dire YO LES JEUNES ÇA CHILLE. Absolument. J'ai sourcillé jusqu'à l'esti de ciel. Ça vaut certainement un shitload de memes et une tonne de blagues. Ça oui, tout à fait. Mais le propos, lui? Est-ce qu'on peut s'en tenir au propos où on préfère encore et toujours céder aux détails triviaux qui n'ont que pour effet de nous distraire de l'essentiel?

J'ai l'impression que c'est difficile d'en rester à l'essentiel, dernièrement. L'essentiel est plate, disons-le; vous n'auriez pas eu votre long mot à dire sur le sujet chaud de l'heure et vous n'auriez pas non plus cumulé tous ces likes. La nuance aussi est plate. Une fois qu'on l'a saisie et qu'elle nous rapproche cruellement d'une vérité ennuyante, elle nous garde à l'écart de nos petits drames quotidiens et nous prive de poser les griffes sur un potentiel bouc émissaire.

Alors vous vous en êtes tenus à la version du texte qui vous arrangeait le mieux. Vous avez fait une lecture (une seule, pas même une seconde à tête reposée) très égoïste du billet. Vous avez laissé d'autres gens, des gens qui lisent probablement avec énormément de mauvaise foi, définir le ton pour vous. Vous avez prêté un mépris à l'auteur du texte, un mépris que vous vous êtes empressés de juger évident.

Tel que mentionné plus haut, j'ai lu vos lettres, vos statuts, vos billets de blogue et vos répliques à Lagacé. Et faut m'expliquer parce que je suis vraiment curieux. À qui adressez-vous vraiment ces mots? Qui cherchez-vous à convaincre comme ça? Lagacé? C'est sérieux? Je veux dire : les précisions et les faits que vous avancez sont, pour la plupart, entendus à même la lettre de Lagacé. Il sait déjà tout ça puisqu'il dénonce lui-même le marketing déployé autour de ma génération. Autour de toutes les générations. Il semble n'y avoir ni débat ni désaccord. Ni opposition. Vous avez, sans blague, entamé et poursuivi l'écriture de vos répliques en étant sérieusement persuadés qu'il s'accrocherait à cette idée, si confronté, que tous les milléniaux — ce bloc monolithique — sont de gros bébés gâtés alors qu'il ne l'a même pas dit et probablement même pas pensé? Je peux relire une cinquième fois, pour être certain, si vous voulez.

J'ai lu des dizaines de textes dont le titre disait « Lettre ouverte aux hommes » ou encore « Chers hommes » et chaque fois j'ai été capable de m'extraire, de me mettre de côté. Même quand tous les hommes de mon entourage étaient habités par l'urgente envie de fesser dans un mur de gypse. Je n'ai pas besoin qu'on me prenne par la main pour comprendre à travers les nuances insérées dans chacun des paragraphes que ces missives étaient destinées à ceux dont le chapeau fait. Qu'on n'a pas jugé nécessaire de préciser dans le titre pour les besoins esthétiques de l'exercice ou pour nous faire gagner du temps. Sans compter que je n'ai jamais vu l'auteure d'un de ces papiers défendre bec et ongles l'idée que tous les hommes seraient les mêmes et/ou seraient tous des salauds. Jamais. C'est absurde. Il me semble que je comprends tout de suite. Que je n'ai pas la manie de tout ramener à moi et d'aller gueuler sur la place publique que MOI LÀ, JE NE ME SUIS PAS RECONNU DANS LE TEXTE.

Tout n'est pas à propos de moi. Le monde ne tourne pas autour de moi.

Je suis médusé par cette quasi-unanimité voulant que Lagacé ait tenu le propos qu'on lui prête. Fasciné par toutes ces lettres que je vois défiler depuis quelques jours, ces lettres qui, toutes, répètent essentiellement la même chose. Et en même temps, je suis intimidé de mettre en ligne cette chronique : j'ai l'impression d'être seul dans mon camp. J'ai vu des gens pour qui j'ai beaucoup d'estime répondre à Lagacé. C'est sûr que je me trompe, me dis-je. Sûr que j'ai mal lu.

Suis-je excessivement crédule de présumer d'emblée que les gens sont de bonne foi?

Après ma lecture initiale de cette fameuse lettre, je me suis imaginé poser la question à Lagacé : hey, Lagacé, c'est tu vraiment ça que t'as voulu dire? Et lui, de me répondre du tac au tac : non, pas du tout, ça va de soi. — Je vois mal comment ç'aurait pu se dérouler autrement. Partant de ça, j'y voyais déjà un non-débat. Mais je suis sûrement trop naïf.

Sinon, en admettant que je me trompe et qu'il ait vraiment tenu à dire tout ça de la manière qu'on lui reproche; je ne m'explique pas mieux ce front commun, ce déchirage de chemise, cette scrupuleuse opération de désamorçage de dynamite. Ça m'ennuie. Je ne me reconnais plus dans cette économie du like où tout le monde tient un important rôle, s'écoute trop parler et se prend tellement au sérieux.

C'est quand même juste l'idée d'un seul homme qu'on s'affaire à traiter comme un cas d'urgence nationale, comme si c'était le ministre de la Jeunesse qui venait de lancer un guide officiel pour identifier le jeune dans ses vêtements yolo-chill-hashtag-pokémon.

Cette idée d'appartenir, sans avoir adhéré, à une communauté dont les membres ont des comptes à se rendre pour chaque opinion émise, chaque esti de virgule placée au mauvais endroit, m'ennuie terriblement. Cette idée d'évacuer la notion d'individu et d'être redevable envers tout le monde sans quoi on devra déclencher un méga-débat dont la durée dépasse largement l'entendement me rend inconfortable. Cette idée d'avoir à désarmer, ensemble, chaque personne qui ne pense pas très exactement comme nous me gêne. À moins d'être un chroniqueur toxique et malveillant comme Richard Martineau et/ou de tenir des propos misogynes, racistes ou transphobes, tu ne dois rien à personne.

Depuis quelques jours, je vois des zombies réagir fortement « parce qu'il le fallait, parce que c'est l'ennemi qu'il faut abattre cette semaine » bien plus que « parce que c'était pertinent de le faire ». La semaine d'avant, c'était cette dame qui militait pour sortir les exposés oraux des écoles, et la semaine prochaine, ce sera quelqu'un d'autre. Comme d'hab, vous passerez rapido à autre chose. Mais n'êtes-vous donc pas tannés de chasser la sorcière, d'avoir à vous dénicher un nouveau bouc émissaire, semaine après semaine?

Je n'ai jamais vraiment compris les gens qui disent devoir aller prendre l'air, fumer une cigarette pour se calmer, après s'être adonnés à la lecture d'un texte dont ils s'opposent farouchement à l'opinion énoncée. Suis-je le seul à lire à tête reposée dans un calme et un contrôle absolus? Pourquoi êtes-vous capables d'un grand calme quand vous lisez un roman exigeant ou visionnez un film difficile, mais le perdez aussitôt qu'il est question d'idées que vous ne partagez pas avec l'auteur? Vous êtes-vous déjà posé la question?

Pourquoi doit-on moquer et punir systématiquement les gens qui pensent à l'inverse de nous? Ce n'est vraiment pas grave, guys. C'est juste une opinion. J'insiste : c'est vraiment juste ça.

Je terminerai ceci sur une citation attribuée (à tort?) à Eleanor Roosevelt que vous avez sans doute déjà entendue : 

« Les grands esprits discutent des idées ; les esprits moyens discutent des événements ; les petits esprits discutent des gens. »