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Le Détesteur: lettre aux militants classistes qui refusent le dialogue

Crédit photo : Murphy Cooper
Le Détesteur: lettre aux militants classistes qui refusent le dialogue
À la fin du secondaire, j'étais perdu. L'école publique n'avait rien pu pour un cas comme le mien. Le système m'avait abandonné. Oh, mais détrompez-vous. Brillant jeune homme, j'étais. Seulement, ma confiance en mes propres capacités n'a jamais trouvé le moyen de se manifester.

Banlieue de Montréal. Tout le monde semble habiter une grande maison. Deux voitures. Voyagent 2-3 fois par année. Les parents de mes amis occupent de bons postes payants. Assez pour que tous les jeunes qui m'entourent soient de capricieux bébés gâtés.  De mon côté, je vis dans un ancien et minuscule chalet que mon père a lui-même rénové. Situation précaire. Comme mes parents, je n'ai jamais voyagé. Beaucoup d'amour, certes. Les meilleurs parents du monde. Mais j'ai connu la pauvreté. Je suis né pauvre, je le suis et le resterai. Je n'ai aucune idée à quoi peut ressembler le succès. Pas même la moindre piste. Aucun modèle de réussite.

Les bourgeois et les gosses de riches dormaient pendant les cours, ceux-là mêmes qui semaient la terreur dans les cases, arrivaient gelés et séchaient la plupart du temps. Et par je ne sais quel miracle, ils s'en sortaient malgré tout avec des bulletins qui rendaient leurs parents fiers. Les enseignants les aimaient bien. Ils pouvaient s'en prendre aux petits gros et pauvres, tant qu'ils faisaient monter la moyenne du groupe, les profs ne leur en tenaient pas vraiment rigueur.

On finit par se convaincre que la réussite, c'est pour les autres. Ceux qui ont ça dans le sang. Début vingtaine, période la plus sombre de ma vie. Je m'isole. Mes parents se font du mauvais sang pour moi. Avec raison. Je viens d'être kické out de l'école des adultes. Toujours drunk. Quatre couches de couvertures empilées à la fenêtre pour être bien certain qu'aucun rayon du pénible soleil ne rejoigne les murs de ma chambre.

Je découvre finalement ce qui plus tard s'est avéré être un refuge pour les gens comme moi : la scène hip-hop montréalaise. C'est un non-dit, dans le sens qu'on n'en discute pas abondamment, mais les bourgeois et les gosses de riches n'y sont crissement pas admis. Le hip-hop est fondamentalement anti-classiste. Une espèce de safe space pour les jeunes qui évoluent en milieu précaire et qui ont vécu, à un moment ou un autre, de l'exclusion. Et crois-moi, les bourgeois ne bernent personne. On les repère assez rapidement.

Les blancs comme moi qui n'ont pas coexisté dans des ghettos prennent rapidement conscience de leur privilège au sein même du mouvement. On s'assoit, on ferme notre gueule et on écoute ce que la rue nous dit. C'est comme ça. Ça se fait de manière naturelle. Je dois d'ailleurs beaucoup à mes amis haïtiens, notamment. Ils m'ont appris beaucoup. Je fais aujourd'hui la lecture de l'actualité avec leurs lunettes et leur en suis grandement reconnaissant. Je leur dois aussi en partie ma sensibilité, mon écoute, ma patience et la sagesse qui vient éventuellement avec.

Quand les étudiants ont fait la grève en 2012, la scène hip-hop m'avait déjà préparé à tout ce qui se dessinait en amont sous mes yeux. Les matraques, le poivre de cayenne, les souricières, ACAB, la police politique, le fort biais des médias, les mensonges, les manipulations, la transgression du code de déonto.

Assez tôt, je me suis assis, j'ai fermé ma gueule et j'ai écouté. Comme je l'ai fait avec mes amis issus de la rue. J'ai écouté les féministes. Écouté les personnes racisées, les homosexuels et les trans. Et pas rien que moi, c'était propre aux gens qui ont évolué au sein du mouvement hip-hop. Depuis 15 ans, on se regarde aller du coin de l'oeil. On finit toujours par se retrouver. Nous sommes tous, pour la plupart, hyper-politisés.

Ce n'est pas un hasard si on voit des Samy Elmousif, Dramatik, Koriass et autres prendre ouvertement la parole sur des enjeux super actuels. Ils sont sensibles même aux luttes qui ne sont pas forcément les leurs. Ils écoutent et s'ajustent au fur et à mesure sans broncher. Ils apprennent des plus vieux comme des plus jeunes et n'ont jamais fini d'apprendre. Quand on dit que « vrai reconnaît vrai », ils en sont un exemple probant. Même le temps n'arrive pas à les dépouiller de l'humilité qu'on leur connaît.

Pour contrer la violence des bourgeois, je n'avais que le dialogue pour seule arme. À cela s'est ajouté, au fil des années, le savoir, mais ça ne s'est pas fait sans heurt ni fracas.

Comme plusieurs gens issus du milieu hip-hop, je n'ai jamais accédé au cégep/université. L'éducation, c'était l'affaire de la classe moyenne et des bourgeois. Ou du moins, je ne suis jamais arrivé à me convaincre de l'inverse. J'ai dû céder à ces violences intrinsèques et, sans repère, sans savoir par où commencer, je me suis enfermé à la bibliothèque.

Les années passent, je suis occasionnellement appelé à débattre sur la chaîne nationale. Des journalistes me passent parfois le coup de fil pour connaître mon avis sur un thème spécifique. Le petit gars torturé par la simple vision d'un bouquin en moi doit encore se pincer pour vérifier qu'il ne rêve pas. Il m'arrive de devoir prendre une longue pause de littérature. Dans les moments de vulnérabilité, entre autres, ces pages meublées de mots qui demandent à être googlés sont le symbole d'un élitisme, d'une violence, d'un mépris à l'encontre des « imposteurs » comme moi. Je concède alors spontanément la victoire aux condescendants qui tiennent en otage le savoir, qui s'emploient depuis mes débuts de blogueur à me convaincre qu'il n'existe qu'une seule manière de s'émanciper.

Si je vous raconte tout ça c'est que je suis sporadiquement confronté à des militants se disant progressistes et qui ont recours à une violence très similaire à celle qu'on m'a toute ma vie infligée. La violence des bourgeois et des gosses de riches. Celle-là même qui m'engourdit, me paralyse, m'empêche de foncer. Je la reconnaîtrais n'importe où et sous n'importe quelle forme.

Je ne compte plus les fois où des ami-e-s militant-e-s m'ont demandé d'aborder le sujet dans cette chronique. Parce que tout le monde a peur de parler, de dénoncer. Et parce que tout le monde n'en peut plus du climat toxique engendré par cette absence de discernement et les multiples interventions musclées dignes d'une véritable police politique.

Je parle de ces militants qui ne croient pas au dialogue. Qui te pointent une arme sur la tempe et te somment de t'agenouiller sous risque de représailles. Qui ne t'accordent ni le temps, ni l'espace d'assimiler l'information qui t'est rentrée de force dans la gorge, de mener tes propres recherches. Qui te dépouillent de ta dignité sur la place publique pour des banalités, pour des virgules au mauvais endroit, pour des maladresses facilement corrigeables.

Qui révoquent aux moins outillés ce qu'ils ont de plus cher : le dialogue. Ils les avilissent, les font sentir honteux et méprisables de ne pas connaître « les lois » qui ont été votées à huis clos la nuit d'avant, dans les groupes secrets sur Facebook et les safe spaces. Ils les rendent coupables du crime de ne pas avoir lu les bouquins qu'ils ont eux-mêmes découverts la semaine dernière.

Qui débarquent sous tes publications et déploient dès le départ les missiles de guerre, alors qu'ils ne devraient être utilisés qu'en dernier recours, qu'en cas de récidive, quand on a affaire à un entêté qui ne veut vraiment rien entendre. Quand on a tout essayé. Quand le dialogue n'est plus possible. Ces militants qui n'hésitent pas à sortir, à tort et à travers, les mots-valises qui invalident systématiquement la parole de l'autre, même quand la volonté d'écoute et de compréhension se fait connaître. Tone policing. Mansplaining.

Qui découragent les gens à réfléchir par eux-mêmes et à instantanément céder à la pression sans vérifier. C'est de l'anti-intellectualisme.

Qui ne tiennent pas en compte le passé de l'interlocuteur, ses expériences de vie, son parcours académique, ses difficultés d'apprentissage, son milieu familial, d'où il vient, ses intentions, sa bonne foi.

Tout ça n'a désormais plus aucune importance : on pointe le gun sur la tempe, inflexible, et tu t'agenouilles sans attendre. Le dialogue n'est plus. Les commentaires sont screenshotés au fur et à mesure et sont relayés dans les groupes privés où d'autres militants en stand-by peuvent intervenir en backup si jamais le « fautif » n'a toujours pas cédé à la peur.

On accumule les torts reprochés et on n'en parle jamais à la personne concernée. On s'attend à ce qu'elle devine ou je ne sais quoi. On accumule, on accumule, on en discute entre nous en privé, on s'alimente, on tient notre fautif dans l'ignorance jusqu'à temps d'en avoir assez pour tout lui remettre en pleine face.

C'est insidieux. On s'empresse de laver publiquement celui qui ne s'est pas mis à plat ventre sous prétexte qu'il aurait contesté la critique qui lui est adressée. Mais comment savoir s'il conteste vraiment ce qui lui est reproché quand l'approche agressive et élitiste vise, avant même qu'il n'ait pu placer un mot, à le coincer, à le faire mal paraître et à appliquer les conséquences en amont? Ne résisterait-il pas plutôt aux conséquences complètement démesurées qui l'attendent s'il ne s'assujettit pas sans dire un mot? Par hasard, ne reconnaîtrait-il pas là-dedans, comme moi, les violences classistes qu'on lui a peut-être infligées au courant de sa vie?

J'ai fait tout ce chemin, aux côtés de mes amis qui ont connu la pauvreté, l'exclusion, le racisme, le sexisme et l'homophobie. Je travaille dans l'ombre  (ou pas) depuis 2004. Je me suis rangé derrière les féministes depuis jour 1. Et comme ça, du jour au lendemain, quelques personnes cherchent à éradiquer mes expériences de vie, à me pousser dans le camp adverse, celui contre qui je lutte naturellement depuis toujours. Tout ça pour quoi? Parce qu'on refuse de m'accorder quelques maladresses bénignes ici et là, parce qu'il m'est arrivé par moment de ne pas employer le mot adéquat. Parce que je ne suis pas infaillible. Parce que je n'ai pas lu les mêmes bouquins. Parce que j'ai emprunté un chemin différent, un chemin plus long, sinueux, sans diplôme, pour me rendre exactement au même endroit. Partager les mêmes idées.

Vous n'avez aucune idée combien votre geste est violent quand vous débarquez armés jusqu'aux dents de tout votre mépris, votre intransigeance, votre soif de voir tomber, avec tout le poids de l'éducation et de la mobilisation étudiante que je ne puis supporter sur mes fragiles épaules. Je suis seul, vulnérable. Je reviens de loin. Je ne cesse de me remettre en doute. Vous êtes nombreux et pensez en groupe. Vous êtes organisés, éduqués, guidés, diplômés. Vous vous consultez, on vous dit par où commencer, où regarder. On vous fournit les bouquins et les mots adéquats qu'il vous faut employer. Vous apprenez rapidement, sans difficulté.

Quand vous attaquez, vous le faites avec tellement de véhémence et de mauvaise foi qu'il vous est pratiquement impensable de reculer en cas d'erreur. L'orgueil ne vous le permet plus, à ce stade. Vous n'êtes pas infaillibles. Il vous arrive de manquer de discernement. De mordre trop tôt. De mal déceler les intentions. Vous imaginez? Si la violence des bourgeois fait déjà assez mal comme ça, qu'en est-il de la violence des bourgeois qui arrivent à faire plier injustement quelqu'un qui n'est finalement pas en faute? Comment vous croyez qu'on se sent d'avoir à s'agenouiller pour un crime qu'on n'a pas commis? Je vais vous le dire : on sent que les bourgeois et les éduqués auront toujours le dernier mot, même lorsqu'ils ont tort.

Oh, croyez-moi. Il m'est arrivé plus d'une fois de céder même si je n'avais rien à me reprocher. Je voulais qu'on me fiche la paix. Je savais ce qui m'attendait si par malheur je devais résister. Pas grave. Avoir raison dans l'immédiat n'est pas une chose qui m'intéresse. Je peux bien mettre mon orgueil de côté.

Mais je me demande quand même : comment peut-on se contenter de victoires comme celles-là? Elles sont provisoires. À qui profitent-elles, si ce n'est qu'à l'égo d'une pincée de militants en soif de pouvoir? Ça vous plaît de semer la terreur comme ça?

Disons-le simplement : l'approche est classiste. En ne tenant pas compte du vécu des gens que vous vous adonnez à humilier publiquement, vous êtes classistes. En ne privilégiant pas le dialogue, vous êtes classistes. En vous exemptant d'humilité, de vulnérabilité, de faillibilité et de remises en question, vous êtes classistes. En punissant les gens de ne pas être au fait des sujets discutés à huis clos en milieu universitaire, vous êtes classistes. En concentrant la plupart des énergies sur les individus plutôt que sur les systèmes, vous êtes classistes. En callant out publiquement — pour des trucs anodins et pour votre profit personnel — au lieu d'en glisser un mot en inbox, vous êtes classistes. En ne croyant pas au changement, vous êtes classistes.

Cette violence classiste ne m'est pas étrangère et les bourgeois qui viennent s'établir à Montréal pour s'inventer une vie de misère toutes dépenses payées par les parents ne bernent pas les gens comme moi. Vous pourrissez le climat. Vous divisez les militants. Vous bousillez tout le travail jusque là accompli.

Nous devrions pouvoir dénoncer les militants qui préconisent l'approche classiste et dire non à la peur. Privilégions le dialogue. 

Je finirai ce texte avec une phrase qu'un certain Jonathan Vanasse m'a dite récemment : « c'est plate, mais l'avancement d'une société se fait souvent au rythme de la personne la plus lente. »

J'espère avoir fait ceci avec assez de nuance. Merci de ne pas mettre tous les militants dans le même panier. Ils sont nécessaires et je serai toujours à leurs côtés. Jusqu'à preuve du contraire, les militants classistes et zélés ne m'apparaissent pas si nombreux.