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Critique de « Manifeste de la Jeune-Fille »: à trop vouloir dénoncer, on n’annonce rien!

Crédit photo : Caroline Laberge
Critique de « Manifeste de la Jeune-Fille »: à trop vouloir dénoncer, on n’annonce rien!
NIGHTLIFE.CA a assisté à la pièce « Manifeste de la Jeune-Fille » d’après un texte et une mise en scène de Olivier Choinière et présenté au Théâtre Espace Go, dans une coproduction Espace+l’Activité.

C'est dans un lieu scénique imaginé par Max-Otto Fauteux que la logorrhée bouillonnante et exaltée des sept « Jeunes-Filles » est expulsée, criée, vomie aux spectateurs. Dans un rythme saccadé et ponctué par de nombreux allers-retours répétitifs aux allures de défilé de mode, les protagonistes se déplacent tels des top-models, de podium en podium. Véritablement catapulsés sur scène par des portes tournantes blanches dans ce qui semble être un grand magasin, ils enfilent, retirent, remettent, ajoutent et se départissent des nombreux accessoires et vêtements qui complètent leurs costumes débridés et déjantés. Au travers de leurs changements de tenues, de discours et d'attitudes, ils déclament leur manifeste, se dévoilant, se dénonçant et se révoltant à tour de rôle. 

Deux carrousels suspendus surplombent la scène et projettent tantôt des images sombres et inquiétantes de l'actualité de notre monde, tantôt affichent des mots du texte, des questions soulevées ou des scènes humoristiques mettant en valeur les comédiens. Un support visuel au décor et au texte signé Michel-Antoine Castonguay et renforcé par la musique d'Éric Forget.

Manifeste du vide
Nous voici donc installés, au cœur d’une représentation théâtrale exaltée. Puisque c’est de «théâtre» dont il s’agit, n’est-ce pas, et dont se réclame l'auteur. Acteurs, décors, costumes, éclairages, musiques, le tout rassemblé dans un lieu déterminé. La pièce s'installe. Au fil des déclamations des comédiens, le dramaturge s’attaque aux discours publicitaires, politiques, artistiques et médiatiques dominés et digérés par le méchant système capitaliste. L'auteur dénonce le monde virtuel dans lequel nous vivons et inscrit la phrase anodine comme symbole de la parole virtuelle. Ambassadeurs de la conversation planétaire d'aujourd'hui, les « Ça va? », « Super bien », « Et toi ? », « Super bien », « À part ça? », « Ça va… », clamés par les personnages cristallisent cet univers d’illusions où tout s’incarne dans le paraître et dans le vide. On baigne dans l’univers de la société de consommation où tout est à vendre, même soi-même et son image parfaite et léchée.

Tels des pantins vêtus des artifices du prêt-à-porter à la mode et des diktats des réseaux sociaux, les sept  « Jeunes-Filles » sont des personnages sans sexe ni âge. Incarnés par des acteurs de grand talent (heureusement!) tels Marc Beaupré, Stéphane Crête, Maude Guérin, Emmanuelle Lussier-Martinez, Joanie Martel, Monique Miller et Gilles Renaud, ils défendent furieusement, violemment, agressivement mais brillamment ce (pauvre) texte de deux heures sans entracte. Car le manifeste par définition, est une « déclaration par laquelle un courant artistique expose une position politique ou esthétique ».  Or, ici c'est raté. 
 
 
Tour à tour en terroristes islamistes, militants de gauche, artistes engagés, douchebag ou superwoman, les comédiens mitraillent ce discours aux envolées stéréotypées et le dramaturge tombe dans les lieux communs, les répliques moralisatrices (frénétique lavage de cerveau pour le spectateur!) où questions et réponses (verbiage vomitif) ne laissent aucun souffle au spectateur ni aucune place à son émotion, ni à son ressenti. Il tombe dans le piège des clichés, des discours déjà entendus, des amalgames, des fausses réflexions et mitraille son public dans un style pédant et prétentieux.

D'aucune manière, le spectateur ne peut laisser sa pensée se « manifester »! Et, qui plus est, en fin de représentation, il se fait tancer, admonester et emprisonner par des répliques lancées par les «Jeunes-Filles » confortablement assises dans leur fauteuil réservé dans la salle. Il se fait clouer magistralement le bec, devenant objet de consommation étant donné que, comme il l’est lancé, même le théâtre se vend ! Le spectateur est-il donc un objet à vendre ? Éclipsé, le sujet pensant ! On ne lui donne pas la place, ni la profondeur pour exister.


 
Le dramaturge ne se positionne pas. Il surf sur des idées toutes faites et préconçues, sans pousser sa réflexion et atteindre notre sensibilité. Il aurait fallu qu’il aille plus loin dans sa démarche et qu’il invite à une mise à nu plus complète qui permettrait une vision sans illusions. N’est-il pas là pour guider le spectateur dans son itinéraire du regard et de l’écoute? Quel enseignement doit-on retenir de cette pièce? On dirait que l'auteur s'est fait prendre dans les engrenages du narcissisme, du superficiel et de l'égocentrisme qu'il dénonce lui-même. Dommage!
 
 
MANIFESTE DE LA JEUNE-FILLE
Espace Go
Du 24 janvier au 18 février 2017