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Critique de « Tartuffe »: une pièce qui aurait mieux fait de rester en 1669

Crédit photo : Yves Renaud
Critique de « Tartuffe »: une pièce qui aurait mieux fait de rester en 1669

Présentée du 27 septembre au 22 octobre, la pièce de Molière « Tartuffe » dans une mise en scène de Denis Marleau ouvre la saison théâtrale du TNM célébrant son 65ième anniversaire d’existence.
 

Plonger dans le temps

Début de la pièce. L'atmosphère s'installe. Une projection de l’année 1969 s'affiche en gros sous les yeux des spectateurs, au même moment où un support audio s'active duquel découlent les voix et réflexions de personnalités tant politiques, artistiques, sportives ou religieuses de l’époque. Nous plongeons dans le temps.
 
Puis, le rideau se lève sur l’intérieur d’une maison d'apparence cossue, rappelant les lignes architecturales des appartements d’Habitat 67. Un décor rétro dans lequel les comédiens évoluent lascivement, plongés dans un nuage de fumée. Côté jardin, le living room, où les jeunes de la maison Damis (Maxime Genois), Flipote (Annie Ethier), Mariane (Rachel Graton) et Valère (Bruno Marcil), avachis, fument de l’herbe, dansent et s’embrassent à qui mieux mieux. Côté cour, Dorine (l'excellente Violette Chauveau) et Cléante (Carl Béchard) s’affairent à la cuisine et au nettoyage. Au centre de la scène, Elmire (la sublime et talentueuse Anne-Marie Cadieux), vêtue d’un déshabillé vaporeux et chaussée de pantoufles de fausse fourrure, passe l’aspirateur. En arrière-scène, des projections de paysages d’hiver.
 
Nous voilà invités dans ce décor aux visions stéréotypées d’une ère bien précise et au sein duquel les acteurs performeront.

Crédit photo: Yves Renaud

Première partie

Du début de la pièce jusqu’à l’entracte, et pour notre plus grand bonheur, les propos tout en alexandrins du grand Jean-Baptiste Poquelin, dénonçant les faux dévots, les hypocrites et leur vile imposture, superbement déclamés et interprétés par cette brochette de chevronnés comédiens, nous enchantent. Nos cœurs de spectateurs du 21ème siècle se laissent encore bercer et en eux résonnent notre conscience de la dualité omniprésente du Bien et du Mal, sur cette Terre. Le texte de Molière nous fait toujours écho aujourd'hui et c'est un plaisir pour les sens que de fermer les yeux et de l'imaginer porté par un univers théâtral du 17ème siècle. Car l'idée de cette transposition, en 1969, dans un Québec en pleine Révolution tranquille est intéressante et nous avions hâte de vibrer à cet exercice théâtral. Or, on n'en ressent absolument ni les préoccupations, ni les tourments, ni les idéaux. Ça ne crie pas assez au-dehors.

L’argument de la démonstration de l’effervescence culturelle sociopolitique de l’époque et de l’éclatement de la famille ne se traduit que par une série de stéréotypes, trop peu explorés et approfondis. Le ressenti d’Orgon (l'étonnant Benoît Brière) en tant que défenseur et porteur des valeurs de toute une génération qui arrive à sa fin, ne parvient pas à nous convaincre. Il incarne plutôt un homme aveuglé par une adoration fondamentaliste en Tartuffe, totalement dérouté au sein de son micro environnement familial et que ses proches tentent en vain de ramener sous la lumière de la vérité et de la lucidité. On ne ressent pas ni dans l'attitude, ni dans le jeu, l'envie des jeunes gens de rompre avec le passé. Seule Dorine incarne une femme moderne et éclairée par ses propos libres et assumés et par une incarnation physique libre. Les costumes aux couleurs ternes, teintés de beige, de brun et de verdâtre, n'aident pas à faire lever ce vent de changement et semblent attachés (sont-ils collés?) aux épaules des acteurs tels des vêtements de papier en deux dimensions ne faisant pas corps à leurs émotions. On ne plonge finalement pas dans les années 70.

Cette première partie, se terminant par un solo de guitare électrique interprété par un Tartuffe fort peu pieux (Emmanuel Schwartz, qui offre une performance redoutable de véritable marionnette), rappelant la musique pop jouée dans les églises, sent malheureusement le cliché réchauffé.


Deuxième partie
 
La deuxième partie de la pièce s'avère plus forte, davantage ressentie et incarnée. La scène particulièrement féroce et tragi-comique entre Elmire et Tartuffe lève finalement le voile et confond le faux dévot (scène assez  très crue, sur sexuée) qui amènera le triomphe du Bien sur le Mal. Le jeu des acteurs se révèle plus ressenti comme si le fait de jeter le masque avait permis aux comédiens de se libérer de ce costume-carcan-carton dérangeant dans lequel leur posture était enfermée dans une imposture d’acteur. Enfin, on sent que le texte embrase le jeu des comédiens et que la magie du théâtre s'opère.

Crédit photo: Yves Renaud
 
La pièce se conclut en coup de vent par le triomphe du Bien sur le Mal. Le Prince de la cité se prononce en grand seigneur et guidé par la lumière bienfaisante du Monde, honore le Bien et condame le Mal. Clou du spectacle faisant écho aux années 70: le départ d’Elmire, valise à la main, (qui avait pourtant juré fidélité à Orgon, son mari, et c'est à se demander pourquoi elle ne le quitte pas plus tôt alors qu'il la renie presque?!) accompagnée de la célèbre chanson de Stéphane Venne : «C’est le début d’un temps nouveau…». Damis s'empresse d'aller taguer un immense signe de peace & love. Superflu et déconnecté.

Mais de quel temps parle-t-on? À trop vouloir en faire, on s’y perd, malheureusement. Dommage, car nous avions de très grandes espérances pour cette pièce, alliant le texte fantastique de Molière, le travail d'un metteur en scène de talent et la performance d'acteurs de grand renom.

Texte écrit avec la collaboration de Christiane Chevrette


Tartuffe
Théâtre du Nouveau Monde
 du 27 septembre au 22 octobre 2016
Supplémentaires du 26 au 28 octobre