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Le Détesteur: laissez donc Jérémy chanter en paix, les crétins

Crédit photo : Audrey Szigeti / Johana Laurençon
Le Détesteur: laissez donc Jérémy chanter en paix, les crétins
Dans un monde pas si lointain, Jérémy Gabriel aurait eu à concéder la victoire à ses détracteurs, nombreux, qui exigent qu’il disparaisse dans la honte et l’humiliation forever. Qu’il fasse la promesse de ne plus jamais nous « embêter » avec sa « musique qui fait saigner des oreilles ».

Mais nous voilà en 2016 et Jérémy, malgré les injures et les moqueries, n’a rien abandonné. Il a même lancé un single au courant de la semaine passée, faisant fi des commentaires qui ne lui sont pas du tout favorables. 

À cette autre époque pas si lointaine, les malaimés comme Jérémy n’avaient pratiquement pas le choix de céder à la pression populaire étant donné, entre autres, qu’ils ne disposaient pas de leurs propres canaux de diffusion (les médias sociaux) qui permettent aujourd’hui de faire à sa tête, de s’exprimer selon ses termes et de se tenir debout face aux vastes campagnes de lynchage. 

À l’époque, on s’en remettait aux médias de Quebecor et c’était à peu près tout. 

S’opposer à son propre salissage empirait la situation x1000 et la décision la plus réfléchie du moment était de rester caché longtemps. Très longtemps. Jusqu’à ce que les gens — qui pensaient alors en bloque monolithique — oublient.

Vous vous rappelez de Nathalie Simard en cavale? Vous vous souvenez combien ça n’avait pas pris de temps avant qu’on la taxe finalement d’opportunisme pour avoir osé briser le silence quant à son agression? Le Québec en entier l’avait attendue dans le détour, comme si, parce qu’on lui avait ouvert généreusement nos bras, elle nous était redevable jusqu’à sa mort. Un faux pas et c’en était fini pour elle. Un faux pas et on la tenait enfin par les couilles. Elle a fui parce qu’elle ne croyait pas qu’il était possible de faire autrement. Qui sait, peut-être que les médias sociaux lui auraient permis de rejoindre ses fans les plus loyaux, les internautes qui ont de l’empathie et de la compréhension à revendre. Hélas. Pas la bonne époque.

Aujourd’hui, c’est différent. Un Jérémy Gabriel peut très bien se mettre à dos plus de la moitié du Québec et STILL planifier lancer un premier single à peine deux mois après. Quoiqu’en disent les haters. Amène-les tes injures, le lâche. Il n’ira pas se cacher comme tu l’exiges. C’est l’époque en cours qui lui permet ça. Et bien du courage, évidemment.

Vous n’avez donc pas encore saisi? Ce vieux paradigme est révolu. Le temps où on pouvait espérer des malaimés, des boucs émissaires et des têtes de Turc qu’ils se volatilisent à tout jamais est derrière nous. Ils ne cesseront pas d’exister seulement parce qu’un nombre impressionnant de gens leur crient à la tête d’effacer leur existence. Ils sont bien au fait maintenant que « beaucoup de gens » ne veut plus dire « tous les gens ». Qu’il y aura toujours des gens pour leur tendre la main.

Dans la dernière semaine, j’ai vu un tas de personnes s’étonner de la résilience de Jérémy. Fâchés qu’il ait encore le culot d’apparaître sur l’espace public. Troublés par l’inefficacité de leurs efforts communs à faire comprendre à ce jeune homme qu’il n’est pas assez doué pour poursuivre une carrière en musique au même titre qu’il n’est crissement pas le bienvenu dans le domaine des arts et du divertissement.

Réalisez-vous? Vous vous emportez contre vous-mêmes. En colère parce que votre bullying à grande échelle n’a pas l’impact escompté sur le moral et la volonté d’une seule personne qui n’en fait qu’à sa tête. Déboussolés qu’un jeune dude que vous croyiez pourtant dans l’erreur ne cède pas à la pression populaire et aux promesses d’humiliation.

C’est vrai que ça doit être contrariant. On ne peut même plus intimider les gens en meute comme autrefois. Dans mon temps, quand on se mettait en gang pour sauter à la gorge de quelqu’un, on arrivait à le faire plier. Maintenant, c’est rendu qu’une Noémie Dufresne va continuer à publier des photos de son cul MALGRÉ que PLEIN de gens la traitent de pute. VOYONS DONC. Je comprends pas. Avant, on avait une emprise sur les gens. Ils faisaient ce qu’on leur demandait par peur de représailles. Couraient se cacher. Qu’est-ce qui a bien pu se passer pour qu’aujourd’hui les propos orduriers et l’acharnement s’avèrent totalement inefficaces? 

Comment ça se fait qu’on n’arrive plus aussi facilement à ruiner des vies, briser des rêves? Les gens qui nous résistent, ce sont des mutants, c’est ça? 

PLUS J’Y PENSE ET PLUS ÇA ME MET HORS DE MOI DE PENSER QUE JÉRÉMY N’A PAS ABANDONNÉ LA MUSIQUE APRÈS QU’ON SE SOIT MASSIVEMENT FOUTU DE SA GUEULE

WAKE UP ON T’AIME PAS JÉRÉMY COMMENT OSES-TU POURSUIVRE TA CARRIÈRE SANS MÊME AVOIR OBTENU NOTRE APPROBATION

ÇA DEVRAIT SUFFIRE POUR QUE TU TE TAISES À TOUT JAMAIS NON?

Non. Justement. Ça ne devrait jamais suffire. 

Marie-Chantal Toupin est un bon exemple de résilience. On peut se réjouir que ses violents propos à l’endroit des musulmanes lui aient occasionné la perte de plusieurs contrats. On peut applaudir les diffuseurs qui n’ont pas voulu s’associer à son nom. C’est rassurant. Ça fait du bien de savoir qu’on ne s’en tire pas aussi facilement quand on est le porteur d’un discours de haine et d’intolérance. Mais après ça, il lui reste quoi? La chanson. Pour rien au monde je ne voudrais lui enlever la chanson. Son refuge. L’époque actuelle lui a permis de se tourner vers ceux qui sont encore là. Elle s’organise avec le peu qui lui reste plutôt que d’avoir à se cacher pour les cinq prochaines années en se privant de ses passions. 

On peut s’insurger quand on croit que quelqu’un fait gravement erreur. Mais une fois le message rendu à destination, la suite ne nous appartient plus. Les gens n’ont pas à s’assujettir pour la vie. 

Je trouve très sain que les malaimés arrivent dorénavant à se dénicher des gens pour les aimer et les supporter dans leurs passions. Qu’ils puissent continuer à exister sans jamais devoir céder à la menace et à l’humiliation. 

De toute manière, nous disposons maintenant d’outils qui nous aident à prendre conscience qu’être humilié sur la place publique s’avère nettement moins redoutable qu’on le pensait, et qu’en revanche, n’en faire qu’à sa tête alors qu’on cherche à nous voir tomber laisse dans la bouche un sacré bon goût d’empowerment. 

Et ça, Donald Trump semble l’avoir plutôt bien compris.