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Notre critique du « Timide à la cour » : électrochoc jouissif aux vieux classiques

Crédit photo : Gunther Gamper
Notre critique du « Timide à la cour » : électrochoc jouissif aux vieux classiques
Disons-le sans retenue : la touche du metteur en scène Alexandre Fecteau et l’interprétation enthousiaste des comédiens font du Timide à la cour bien plus qu’un joli classique du 17e siècle. En jetant ouvertement un regard caustique sur les propos souvent ignobles tenus à l’époque, sans pour autant bouder le plaisir d’interpréter l’une des œuvres phares du Siècle d’or espagnol, cette joyeuse bande marie le divertissement et la réflexion avec un doigté sans pareil.

Certains amateurs trépignent à l’idée de voir une énième version des œuvres de Molière, de Shakespeare, de Cervantes ou de Corneille, afin de savourer la poésie, d’entendre une critique de la société du 17e siècle, de s’amuser des quiproquos ou de goûter à la tragédie d’un autre temps. Toutes ces raisons d’aller au théâtre sont tout à fait légitimes, mais quand on découvre le traitement réservé par la troupe de la Banquette arrière au texte de Tirso de Molina, on a du mal à s’imaginer replonger dans une relecture conventionnelle.

Rendons à César ce qui appartient à César : la matière première imaginée par le dramaturge fait déjà preuve d’originalité. En élaborant le destin d’un jeune berger (Renaud Lacelle-Bourdon) qui quitte les pâturages au profit de la ville et de la cour, l’auteur espagnol a placé sur sa route des femmes beaucoup moins doucereuses et unidimensionnelles que celles que l’on retrouve dans plusieurs classiques. Sepharina (Kim Despatis) refuse les prétendants que lui présente son père, se travestit en homme pour jouer au théâtre et se découvre un intérêt ambigu pour sa suivante, alors que Magdalena (Sophie Cadieux) feint d’accepter le destin que lui réserve le Duc pour mieux manigancer et diriger son destin.

Les subterfuges que cette dernière imagine pour faire comprendre au berger-en-quête-d’émancipation qu’elle craque pour lui, alors qu’il n’ose se croire à la hauteur et qu’il perd tous ses moyens devant elle, donnent lieu à quelques-uns des plus beaux moments de la soirée. Avec un jeu physique des grandes occasions, une complicité de tous les instants et une fabuleuse capacité d’interpréter les premiers émois amoureux, Cadieux et Lacelle-Bourdon sont extrêmement beaux à voir. Leur aplomb, leur énergie contagieuse et leur façon d’intégrer plusieurs portions chorégraphiées avec naturel insufflent à la pièce une grande fraîcheur. Et comme ils sont entourés de comédiens investis, avec qui ils partagent – pour la plupart – la scène depuis 15 ans, le bonheur des spectateurs n’en est que décuplé.

Ceci étant dit, la plus grande force du Timide à la cour est ailleurs : les comédiens s’offrent le luxe d’un point de vue ouvertement exprimé sur l’action et certaines répliques écrites il y a 400 ans. Habillés de costumes moitié moderne, moitié d’époque, les acteurs décrochent volontairement pour exprimer leur désaccord avec certains passages, spécialement ceux où l’on prend le viol à la légère ou ceux où les femmes sont décrites avec une série de préjugés dégradants. Tout cela, sans jamais nous faire décrocher de l’histoire elle-même. Chapeau!

« Le Timide à la cour » sera joué au Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 22 octobre 2016.
Crédit: Gunther Gamper