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Le coeur en piscine à vagues : vivre après le suicide d’une amie

Crédit photo : Johana Laurençon
Le coeur en piscine à vagues : vivre après le suicide d’une amie
Une fois quand j’avais 16 ans, il y a eu un tremblement de terre qui avait commencé par un énorme BANG surgi de nulle part, suivi de violentes secousses qui ont transformé l’asphalte de ma rue en piscine à vagues. Ça m’avait pris quelques secondes avant de réaliser que non, c’était pas la laveuse qui avait le « spin » débalancé, que c’était un vrai tremblement de terre.

Quelques années plus tard, un autre séisme a chamboulé ma vie.
Il y a six ans cette semaine, mon amie, une fille à l’esprit lumineux, à l’humour vif et à l’avenir débordant de promesses, s’est enlevé la vie 
 
Il y a six ans, au téléphone, le mot « décédée » a résonné comme un énorme BANG. Le choc initial. Puis, des secousses sourdes et violentes ont transformé mon cœur en piscine à vagues et pendant trois jours j’ai pas été capable de réagir.
 
J’ai téléphoné à Suicide Action : « Mon amie s’est suicidée, qu’est-ce qu’il faut que je fasse ? C’est quoi la marche à suivre ? Ben, pour gérer ça sainement ? Il faut que j’agisse, que je bouge, sinon je vais tomber. C’est trop gros, ça fait peur. Je suis engourdie et je crains d’être prise au dépourvu, d’être ensevelie de douleur tout d’un coup, faque je veux me préparer... oui, oui je suis bien entourée, j’ai mon chum, des amis. J’ai organisé une vigile avec eux, c’est tu correct ? Oui ? OK. Oui, une séance de soutien en groupe ça m’intéresse. Oui, vous pouvez me rappeler. Merci, merci tellement. »

C’est weird, mais c’est chez la massothérapeute que la vérité est douloureusement sortie de mon corps. Pendant que des mains anonymes saisissaient la tristesse qui se cachait dans mes muscles crispés et tordus, pendant que des nœuds de chagrin se dénouaient autour de mes omoplates, j’ai réalisé que je ne la reverrais plus et à quel point cette réalité était terrible. Et j’ai pleuré, à plat ventre en bobettes, anéantie, la face dans le trou de la table de massage.
 
J’ai pleuré souvent par la suite. Quand je pensais à cette immense tristesse qu’elle portait et dont je ne savais rien. Quand je pensais à sa famille. Quand je voyais son nom descendre lentement et disparaître dans mon feed de messages Facebook.
 
Pourtant, quand je repense à cette période, au-delà de la force phénoménale des émotions qui m’assaillaient, je me souviens de tout l’amour et du soutien que cet événement a généré. Je me souviens des mille paroles et étreintes réconfortantes, données et reçues. Je me souviens des textes écrits à propos d’elle, de l’émission spéciale à CISM où on honorait sa mémoire, des discussions fortes et profondes avec mes amis.
C’est incroyable, la force de l’amour : ça entre en ouragan au milieu du chaos et de la tristesse, ça prend le dessus et au final, ça triomphe.
 
Six ans plus tard, l’amour est toujours le roi de la montagne. En tout cas pour moi. Elle est partie avec beaucoup de réponses à des questions qui restent toujours en suspens dans ma tête. Mais c’est correct. Je l’ai laissée partir et je me suis tournée vers ceux que j’aime. 

Quand elle me manque, j’appelle son fantôme en pensant à son rire. Et je me souviens de la texture de sa voix. Je prononce son nom à voix haute pour qu’elle existe à nouveau concrètement, même si c’est juste sous forme d’une toute petite onde qui disparaît avec la fin de mon souffle.

Sa courte vie m’a appris plus sur la mienne que n’importe quel manuel de philosophie. Et c’est comme ça qu’elle reste vivante pour moi.


PS : j’aimerais remercier les merveilleux intervenants chez Suicide Action Montréal, pour les pistes de réflexion qui ont éclairé l’écriture de ce texte.

Si vous avez perdu un être cher ou si vous êtes inquiet pour vous ou pour quelqu’un d’autre, appelez le
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suicideactionmontreal.org