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Le Détesteur: Pokémon Go et les nouveaux mononcles

Crédit photo : Johana Laurençon
Le Détesteur: Pokémon Go et les nouveaux mononcles
Je me demande quelle est l'urgence. De le dire. Fort. Fermement. De s'élever au-dessus de la mêlée. Je me demande quelle est l'urgence de s'insurger contre les gens qui jouent à Pokemon Go. Là là. Tout de suite. Immédiatement. Sans même avoir joué.

Je peux comprendre, remarque. J'étais déjà «trop vieux» quand la folie Pokemon a pris le monde d'assaut vers la fin des 90s. Trop badass dans ma rangée de cases du secondaire pour m'intéresser aux émissions destinées aux enfants. Heureusement, la nostalgie a bien voulu me laisser une seconde chance en me permettant des années après de m'intéresser au phénomène avec qui l'adolescence m'avait officieusement interdit le moindre contact.

Ce qui fait qu'aujourd'hui, Pokemon Go, c'est mon truc à moi aussi. Thank God, je n'ai pas le sentiment que la planète tout entière vire folle pour cette affaire que je n'aurais jamais dû bouder 20 ans plus tôt. Pas le sentiment d'être mis de côté non plus.

Pokemon, c'est générationnel. Pas comme le hockey, par exemple. Si les séries éliminatoires n'ont pas d'effet sur toi, c'est que t'en as rien à fiche du hockey, et pas parce que t'es né à la mauvaise époque. Tandis que pour Pokemon, c'est bien souvent le cas : pas vu le jour au bon moment.

Et là, un bon jour tu te lèves, et toi qui d'ordinaire te bouscules au-devant des tendances, tu réalises que celle-ci semble prendre beaucoup d'ampleur, mais cette fois... sans toi. I know, c'est embêtant. Tu n'iras tout de même pas faire semblant que, deux décennies plus tard, tu te développes un soudain intérêt pour cette stupide émission pour bambins que t'as pourtant snobée toute une vie. Le constat est dur : t'es manifestement trop vieux.

Alors te voilà ici, en 2016, et toi l'adulte, tu dénonces. Tu te moques. Non pas que tu saches de quoi tu parles. Vraiment, je te jure. Si t'as pas joué, tu parles à travers ton chapeau. Tu sais pas. J'insiste. Tu peux pas savoir, si t'as pas joué. Mais si tu ne sais pas de quoi tu parles, pourquoi parles-tu ? Pourquoi y a-t-il urgence de dire ?

Il y a urgence de dénoncer l’islamophobie, par exemple. Les abus policiers. L’homophobie. La misogynie. La haine à l’encontre des minorités n’exige pas davantage de temps de réflexion pour être dénoncée. On la voit, on la dénonce. Évident. C’est comme ça. Mais l’urgence de dénoncer les gens qui s’amusent à Pokemon Go sans causer de tort à personne, je ne vois pas.

Quand on commente dans l’urgence les choses qui n’ont manifestement pas à être commentées dans l’urgence, c’est qu’on n’est pas vraiment à l’écoute de l’autre. On ne démontre pas une volonté à voir plus loin, une ouverture. Autrement, on attendrait un peu avant de parler. On cherche plutôt à se conforter dans nos propres insécurités. On partage une peur, on la déguise en la faisant passer pour du rationnel. On formule les arguments autour d’une idée déjà faite. On écarte d’emblée la possibilité de s’être trompé.

Les nouveaux mononcles, c’est ça. Ils se font fermes, péremptoires, arrogants et moqueurs. Les nouveaux mononcles, du haut de leur condescendance, ils te disent que ça suffit les niaiseries, qu’à compter de maintenant, on retourne à la raison. Ils n’entendent surtout pas discuter.

Les nouveaux mononcles n’aiment pas Pokemon Go. Les nouveaux mononcles n’aiment pas les Youtubers. Les nouveaux mononcles n’aiment pas les féministes.

Les nouveaux mononcles trouvent ça très drôle que quelqu’un puisse se définir comme non-binaire, par exemple. Ils pensent que Cœur de Pirate a fait son coming out queer pour s’attirer l’attention des médias. Les nouveaux mononcles sont agacés que les protagonistes du dernier Ghostbusters soient des femmes. Les nouveaux mononcles se moquent des safe spaces, des trigger warnings, du catcalling et des notions de privilège. Les nouveaux mononcles rejettent les concepts d’appropriation culturelle.

À l’instar de Pokemon Go, les nouveaux mononcles commentent dans l’urgence les idées jeunes sans même prendre le temps d’en discuter ni de comprendre. Je ne dis pas qu’il leur est interdit de confronter, mais me questionne sur la nécessité de réagir précipitamment, de se tenir au front, de vouloir nuire absolument et d’en faire leur cheval de bataille.

Je réitère : il n’y a pas urgence, mais ils en font malgré tout un cas prioritaire. Un grave cas. Mais que perdraient-ils à laisser les choses aller un peu ? Après tout, une personne se définissant comme queer, c’est inoffensif comme tout, non ? Et qu’en est-il de Pokemon Go ? Malveillant ? Est-ce que prendre position ne pourrait pas attendre ? Ouvrir le dialogue d’abord afin de mieux comprendre ne serait-il pas plus sage ?

La condescendance comme premier réflexe : pourquoi ?

Les nouveaux mononcles ont mon âge et depuis que le monde ne tourne plus autour de ma génération, je constate qu’ils s’efforcent à penser de moins en moins. Un abandon. La nouveauté leur paraît désormais loufoque et ils semblent vouloir obtempérer à une crainte de voir le monde se transformer en quelque chose avec lequel ils ne sont pas familiers. Alors ils résistent et font campagne contre tout ce qui ne les regarde plus, contre tout ce qu’ils ne connaissent pas depuis toujours.

Les nouveaux mononcles occupent dorénavant l’espace laissé vacant par les adultes qui dans les années 90s avaient horreur des nombrils percés.