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Le Détesteur: je suis un homme et j'ai peur de me battre

Crédit photo : Johana Laurençon
Le Détesteur: je suis un homme et j'ai peur de me battre
J’ai un peu de difficulté à croire que je suis en train d’écrire ceci publiquement. Remarque, c’est rien du tout. Mais pour un jeune homme, c’est le genre d’info que tu tentes de garder pour toi auprès de certains types de gens pour, notamment, échapper aux jugements et à la moquerie. Du moins, il t’est préférable de ne pas trop t’en vanter. Et aussitôt que la trentaine te frappe, tu regardes derrière toi en souriant, soulagé de prendre conscience que hey, finalement, t’es pas le seul et de toute manière c’est donc bin juvénile, primitif et crédule d’avoir pu même penser qu’il te fallait être un homme de bagarre pour légitimement pouvoir te dire un homme.

Alors voilà, je le dis: je suis un homme et j’ai peur, j’ai toujours eu peur, de me battre. Peur de recevoir des coups au visage, peur d’assaillir de ceux-ci le visage d’un autre. Peur d’entrer dans cet état d’excès d’adrénaline qui annonce à tout ce qui respire autour de mettre la vie sur pause un instant afin d’observer d’incontrôlables animaux se décrisser la face de violence jusqu’à probable perte de conscience.

Il y a dans la bagarre cette proximité non désirée qui met un introverti comme moi hyper mal à l’aise. Un moment d’intimité peu souhaitable avec un inconnu que je laisserais momentanément pénétrer à l’intérieur de mon épaisse, vaste et infranchissable bulle perso alors que même les gens que j’aime y accèdent difficilement? EWWWWWW. J’ai des frissons rien qu’à penser que les poings sales et sauvages d’un barbare orgueilleux puissent atteindre mon visage.

J’ai peur de perdre le contrôle. Je me connais trop bien, je me suis déjà regardé perdre le contrôle. C’est qu’en fait, je suis tellement en contrôle de tous les aspects de ma vie que l’idée même d’entrer de force dans ce moment que j’ai appréhendé toute une vie m’amènerait possiblement à vouloir reprendre le contrôle au plus vite et par tous les moyens possibles. Je le prendrais très mal qu’un inconnu se permette de m’amener à cet endroit avec lui. Il me faudrait sortir de cet inconfort au plus vite alors d’avance je me sais capable d’une rare violence quitte à balancer l’adversaire devant une voiture en marche ou de prendre le premier objet qui me tombe sous la main pour ne plus pouvoir m’arrêter de lui décâlisser sa crisse de face d’épais qui m’a poussé, moi, le gars qui ne veut pas se battre, à me battre.

J’ai peur qu’en perdant le contrôle j’envoie quelqu’un d’urgence à l’hôpital, ou au contraire, et c’est bien plus probable, peur de tomber sur un assaillant beaucoup trop en contrôle qui m’enverrait plutôt moi dans l’ambulance. Peur que personne n’intervienne, peur qu’on me laisse inerte dans mon sang au sol. Peur d’avoir mal, peur d’être frappé au mauvais endroit. Peur de mourir, peur de tuer. Peur qu’on profite de ma vulnérabilité pour arracher de mes poches mon téléphone.

C’est drôle que je parle de ça en sachant pourtant que la plupart des gens que je côtoie et/ou que j’ai côtoyés ont pour la plupart connu leur lot de bagarres. En sachant pourtant que certains ont dû ou doivent encore, pour se sentir bien, chercher la confrontation dans les bars au moins une fois par semaine. 

Avoir à me battre est la pire chose qui pourrait m’arriver tandis que pour d’autres c’est du quotidien.

Autant j’aime mes amis, autant ce détail ne peut tout à fait échapper à mon esprit: je côtoie des gens qui sont bien à l’aise — ou l’ont déjà été — avec l’idée d’échanger des coups de poing avec des étrangers. Cette même idée qui m’a toujours terrorisé. 

Je suis un homme et j’ai peur de me battre.