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Notre critique de « Fredy » sur l’affaire Villanueva : controverse ou pièce de théâtre?

Crédit photo : Courtoisie Théâtre Porte-Parole
Notre critique de « Fredy » sur l’affaire Villanueva : controverse ou pièce de théâtre?
À la fin de la première représentation de « Fredy », Ricardo Lamour – un membre du comité de soutien à la famille Villanueva qui, belle ironie, prête son visage noir au personnage du juge blanc André Perreault – est resté en retrait de ses camarades de jeu. Proposé par l’auteure Annabel Soutard, ce symbole de distanciation face au travail créatif suit la récitation d’une lettre dans laquelle Lamour illustre l’ambiguïté du docu-théâtre mis en scène par Marc Beaupré. 

Lamour affirme que la pièce devrait s’appeler « Annabel », puisque l’auteure utilise la dramaturgie pour servir sa carrière et faire de l’argent, au détriment des proches de Fredy, tué par un policier à l’été 2008. Évoquant le retrait du projet de la maman du défunt, lorsque celle-ci a appris que l’œuvre théâtrale inclurait également le point de vue du corps policier, Lamour croit que le texte de Soutar risque de faire du mal à la famille et que son désir de dialogue sur les événements est une illusion.
Pourtant, quantité de spectateurs auront l’impression inverse.
Crédit photo: courtoisie Théâtre Porte-Parole

Forte de plusieurs docu-théâtres brillants (Grain(s) sur la polémique des OGM, Sexy Béton sur l’effondrement du viaduc de la Concorde à Laval, Le partage des eaux sur l’eau douce au pays), Annabel Soutar a une fois de plus fouillé son sujet pendant des années.

Sa pièce Fredy est une reconstitution – souvent TRÈS poignante – des faits (le drame, le procès, le traitement médiatique), une analyse (points de vue des avocats, des proches, des victimes et des chroniqueurs) et une prise de position. Malgré les efforts pour tendre vers une certaine neutralité, en ne privilégiant pas uniquement la thèse des victimes ou des policiers, elle illustre une évidence : Fredy Villanueva n’aurait pas dû mourir. On peut également ajouter sans se tromper que Soutar – ou la façon dont les faits sont présentés – mène le procès des forces policières et de leur déontologie flexible.

Via le comité de soutien, on apprend que Liliane Villanueva aurait préféré mourir au Honduras, un pays qu’elle a fui pour sauver sa vie et celle de sa famille, plutôt que de mourir à petit feu, en voyant ses enfants être tué et menacé de déportation. On comprend la souffrance d’une mère éplorée. Mais, contrairement au groupe de soutien qui déclare que les victimes et les proches ne gagnent rien avec cette pièce, on ne peut condamner le travail d’Annabel Soutar de façon aussi unilatérale.

Grâce à ses mots, on comprend mieux le traitement réservé aux habitants de Montréal-Nord et aux minorités visibles, le climat de violence dans lequel les policiers travaillent, la peur qui les assaille tous à un moment ou à un autre, l’humanité et la bonté des petits criminels – dont Danny Villanueva, qui a su le 26 février dernier qu’il pourrait rester au Canada –souvent dépeints en noir plus que foncé par les représentants de la justice et des médias, et la douleur de la famille.
Courtoisie Théâtre Porte-Parole

Avec une construction dramaturgique claire, des acteurs extrêmement touchants (exception faite de Ricardo Lamour qui offre une version désincarnée du juge Perreault, plombant ainsi le rythme de la pièce en de brèves occasions), la présence appréciée d’acteurs québécois d’origines latinos, asiatiques et noires, alors que le débat sur la représentation des gens de couleurs dans la culture québécoise fait toujours rage, ainsi que l’idée géniale de laisser les mots de tous les intervenants être portés par des acteurs sans distinction pour leur genre ou leurs origines, démontrant ainsi que cette histoire nous concerne tous, Fredy ébranle les amateurs de théâtre comme rarement ils l’ont été.

Certains concluront que toutes les bonnes intentions d’Annabel Soutar sont vaines, si le résultat de son travail ajoute à la douleur des victimes directes et indirectes de la mort de Fredy. Mais force est d’admettre que le pouvoir de l’art pour changer les perceptions ne peut être sous-estimé et que la pièce Fredy contribue à l’avancement de la société.

La pièce "Fredy" sera jouée à La Licorne jusqu'au 26 mars 2016.