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Le très beau film «Avant les rues» esquive les clichés sur la jeunesse autochtone

Crédit photo : Les Films de L'Autre
Le très beau film «Avant les rues» esquive les clichés sur la jeunesse autochtone
A priori, rien ne laissait présager que le premier long métrage de Chloé Leriche, une artiste ayant fait ses armes au sein des cabarets Kino, de la mouvance vidéo et des courts-métrages expérimentaux, serait une fiction onirique tournée en langue atikamekw portant sur la culture autochtone du Québec. De son propre aveu, Leriche se décrivait jusqu’à récemment comme Montréalaise au train de vie strictement urbain, qui en connaissait très peu au sujet des Premières Nations. «Je n’étais jamais allée dans le bois, je ne suis pas une fille de plein air et je suis allergique aux piqûres d’insectes», résume sans fard Chloé Leriche, dont le film Avant les rues sera présenté jeudi en première mondiale au Festival international du film de Berlin dans la section Generation, consacrée aux portraits de la jeunesse.
 
Mais voilà qu’après des années de travail acharné comme formatrice au sein du Video Paradiso, un studio ambulant fondé par Manon Barbeau pour intervenir auprès de gens aux prises avec la toxicomanie, les gangs de rue, l’itinérance ou la prostitution dans les quartiers chauds de l’île, elle a finalement accepté la proposition de Manon. Elle s’est rendue en région pour effectuer le même boulot dans le cadre du Wapikoni Mobile, auprès des jeunes autochtones de la province.
 
Suite à une première rencontre que la réalisatrice qualifie de «bouleversante» avec un adolescent à Obedjiwan (une communauté atikamekw de la Haute-Mauricie), qui l’a confrontée à la vague de suicides ayant secoué la communauté, elle a mis de côté les scénarios plus personnels qu’elle développait pour se consacrer corps et âme à un projet d'œuvre coup-de-poing. «Mon intention première, c’était de donner un peu d’espoir aux jeunes avec qui j’ai travaillé», souligne Leriche, qui invoque l’urgence de donner aux communautés autochtones une importance au sein de notre cinématographie. «Au Québec, quand on a commencé à s’exprimer en joual au théâtre et à la télévision, plusieurs gens se sont alors reconnus. Je trouvais très forte l’idée de faire un film dans leur langue pour qu’elle existe sur nos écrans, d’autant plus qu’elle est aujourd’hui menacée. Je voulais aussi leur dire que c’est possible de devenir comédiens s’ils le souhaitent – et de bons comédiens.»
 
Avant les rues suit les péripéties de Shawnouk (Rykko Bellemare), un ado au regard fuyant et mélancolique, qui tue un homme par accident lors d’un vol à domicile. Il se voit alors contraint d'entamer une quête très personnelle et spirituelle de rédemption, ponctuée de cercles de partage, de sweat lodges, de chants et de tambours en forêt. Avec ses sublimes panoramas de nature verdoyante à perte de vue et la beauté envoûtante des rituels mis en images, Leriche évoque avec sensibilité les notions de justice réparatrice, du rapport puissant au territoire et de la sagesse inestimable des aînés.
Crédit: Les Films de L'Autre 

Après avoir d’abord considéré une entrée en matière plus ténébreuse et dramatique, Leriche s’est ravisée suite à des séjours de plus longue durée dans la communauté. «L’idée de la rédemption et de faire une œuvre plus lumineuse m’est venue en cours de chemin. Depuis quelques années, les médias dépeignent tellement les communautés autochtones d’une manière sombre que je me suis dit que ça ne servait à rien d’appuyer cette réalité avec un film. Quand tu fais un film sur une communauté comme celle-ci, tu as une responsabilité en tant que créatrice, surtout si cette communauté est blessée ou qu’on la rapporte tout croche dans les médias.»
 
Tourné dans la réserve de Manawan (Lanaudière) avec une distribution quasi totale de non-professionnels, ce sont les artistes-frangins Rykko Bellemare et Kwena Bellemare-Boivin qui prêtent leurs traits au tandem frère-sœur naviguant au cœur du récit. Rykko est drummeur, chanteur et gérant de la formation powwow Northern Voice, qui a composé plusieurs morceaux du film (en plus de collaborer avec des troupes telles qu’A Tribe Called Red), tandis que Kwena est chanteuse et danseuse mi-traditionnelle, mi-contemporaine, ayant entre autres assuré des premières parties pour Samian. Frère tout comme sœur affirment reconnaître dans Avant les rues une réalité qui ne leur est pas étrangère, surtout en ce qui a trait au rapport complexe qu'entretiennent les jeunes à leurs traditions. «C’est sûr que ce n’est pas ce qui se passe partout, précise Kwena, mais j’espère que cela puisse encourager une meilleure compréhension de ce qu’on vit dans nos communautés. Une plus grande visibilité, aussi. Qu’on soit enfin vus pour qui on est et ce qu’on vaut.»
 
Avant les rues
Présenté à la Berlinale, ainsi qu'à Montréal le 27 février en clôture des Rendez-vous du cinéma québécois