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«Love»: La transgression à l’écran, selon Gaspar Noé

Crédit photo : Photo courtoisie
«Love»: La transgression à l’écran, selon Gaspar Noé
Un film de Gaspar Noé (Irréversible, Enter the Void) déclenche invariablement une pléiade de polémiques. Le sombre et sulfureux Love n’a certainement pas échappé à cette règle. À Cannes, beaucoup d’encre a coulé au sujet de son œuvre la plus autobiographique. C'est l'histoire d'un jeune Américain étudiant le cinéma à Paris (Karl Glusman) qui se remémore deux années d’extases, d’excès et de chagrin avec l’amour de sa vie, Electra (Aomi Muyock), aujourd’hui disparue. Ce mélodrame érotique un brin nihiliste, avec gros plans sur éjaculations 3D et angoisses émotives, raconte une bouillonnante saga amoureuse par le biais des rapports charnels de ses personnages. D’où le malaise de ceux qui ne veulent en aucun cas brouiller les pistes entre porno et pure romance. Lors du dernier Festival international du film de Toronto (TIFF), nous avons jasé de transgression à l’écran, du couple Cassel-Bellucci et de l’évolution de la 3D avec cet éternel enfant terrible franco-argentin.
 
 
Vous avez dit que le sexe à l'écran n’a plus rien de transgressif. Pourtant, Love semble faire peur à plusieurs politiciens français…
Ce que je veux dire, c’est qu’il n’y a plus d’érotisme dans le cinéma d’aujourd’hui. Il y a des scènes d’amour ou de sexe dans des films d’auteur, mais ça fait longtemps que j’ai vu le désir filmé, à part peut-être dans La vie d’Adèle. Le désir sexuel ou amoureux est primordial dans ma vie et dans celles de tous les gens que je connais de près, de mes parents, de ma sœur, de mes meilleurs potes, de mes ex. C’est une obsession qui occupe beaucoup de place et qui est beaucoup plus saine que l’argent ou la santé. Peut-être qu’il y a des gens qui sont passionnés par leur art ou leur métier. Moi, je suis obsédé par le film, mais je suis encore plus obsédé par le désir amoureux.
 
Bien au delà de la campagne marketing assez racoleuse de votre distributeur, Love se veut une œuvre foncièrement personnelle. La passion amoureuse prend des airs de zone de guerre. La romance nous conduit-elle toujours au front, selon vous?
L’idée était de représenter la passion amoureuse dans tout ce qu’elle a de plus beau et de plus douloureux. Tomber amoureux, c’est se battre contre soi-même et contre le contexte pour posséder l’objet de son désir. Bien sûr, on ne possède jamais quelqu’un. On peut faire du sexe avec quelqu’un, mais on ne peut pas le posséder. Ce sont des situations psychologiquement très lourdes, car elles occupent toute la place dans la tête, t’empêchent de travailler, de gagner de l’argent, de voir toute la souffrance qu’il peut y avoir autour de toi. Peut-être qu’il y a des membres de ta famille qui sont en train de mourir, et pourtant, tu ne penses qu’à cette fille que tu fréquentes… Ça te rend aveugle. Ce processus de cécité affective peut devenir tellement envahissant que tu en arrives à détruire beaucoup d’autres choses essentielles à ta vie sans t’en rendre compte.
Courtoisie
L’idée pour Love vous est venue avant même Irréversible. Ça s’intitulait alors Danger. À l’époque, vous aviez proposé le projet à Vincent Cassel et Monica Bellucci. Est-ce qu’ils ont vu Love?
Oui, j’ai vu le film avec eux. Ils ne sont plus en couple mais ils passaient l’été ensemble avec leur fille. Ça m’a énormément touché que les deux puissent y aller ce jour-là, après Cannes. Ils se sont imaginés ce qu’aurait été leur vie s’ils avaient joué dans ce film-là plutôt qu’Irréversible.
 
Justement, si vous aviez fait le film à l’époque (2002), l’œuvre aurait-elle été la même? L’histoire d’amour aurait-elle été aussi mélancolique?
Définitivement moins mélancolique. Parce qu’entre-temps, ma mère est morte, et j’ai un rapport au passage du temps qui est un peu plus dramatique qu’avant. Il y a un sens de la perte qui est un peu plus marqué. Même si ça n’a pas changé l’histoire, ça se ressent dans l’usage des musiques, le timing que tu donnes à certaines séquences, tu ressens plus le poids de la tristesse de l’être perdu. Aussi, le film n’aurait pas été en 3D, car à l’époque, les projections 3D n’étaient pas opérationnelles. C’est Avatar qui a lancé la 3D. Après il y a eu Gravity et plein d’autres films qui ont bien marché.
 
Aussi, peut-être que si je l’avais fait avec [Vincent et Monica], le film aurait été commercialement plus populaire car tout le monde voulait voir la vie intime d’un couple célèbre. Mais comme la seule chose qui leur restait de leur vie de couple était leur intimité, je pense qu’ils se seraient moins exposés que les comédiens que j’ai choisis dans le film. Vincent et Monica avaient déjà des stalkers qui les harcelaient, et à un moment donné, tu dois mettre des limites. Donc le film avec eux aurait été dans des zones moins privées qu’aujourd’hui. Je crois qu’il y a une joie inconsciente de la part de Karl [Glusman] et de Aomi [Muyock] qui est de dire: c’est un jeu, faisons-le, amusons-nous. Et le tournage, à part pour des conflits d’organisation, a d’ailleurs été très joyeux.
 
Love
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