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TIFF: Nos premiers coups de cœur du festival de Toronto!

Crédit photo : Bang Gang (Une histoire d'amour moderne) © 2011 Full House
TIFF: Nos premiers coups de cœur du festival de Toronto!
Quarante ans, dans le paysage culturel canadien, c’est loin d’être banal, surtout lorsqu’on sait à quel point c’est difficile d’obtenir le financement et les appuis nécessaires pour mener à terme un projet artistique. Pourtant, le Festival international du film de Toronto (TIFF) y est arrivé, s’imposant au cours de la dernière décennie comme deuxième rassemblement en importance de l’industrie cinématographique, après Cannes. 

TIFF fête en grandes pompes son entrée dans la quarantaine du 10 au 20 septembre. Fidèle à son habitude, ce godzilla du septième art présente un assortiment admirablement hétéroclite de 289 longs métrages. La vaste majorité de ceux-ci tomberont rapidement dans l’oubli, éclipsés par la couverture assourdissante qu’on accorde aux tapis rouges avec les Matt Damon, Ryan Reynolds, Rachel McAdams et Jessica Chastain de ce monde. Mais nous sommes prêts à mettre notre main au feu que vous entendrez parler des titres ci-dessous dans les mois à venir. Ils ne comptent peut-être pas sur la participation d'un James Franco, et ne reposent pas sur The Weinstein Company pour assurer une campagne promotionnelle d’une agressivité hors pair. Mais en l’espace de quelques jours, ils ont déjà fait très forte impression.
 

1. Chevalier
de Athina Rachel Tsangari (Grèce)

Porté par l’énorme succès critique du cinéaste grec Yorgos Lanthimos (Dogtooth, Alps et The Lobster), on parle depuis quelques années d’un courant filmique mettant l’accent sur l’absurdité du quotidien, des protagonistes drôlement déséquilibrés et des images déroutantes: le «Greek Weird Wave». Faisant suite à son acclamé long métrage Attenberg et son court The Capsule, qui voyait sept jeunes beautés se disputer l’attention d’une mystérieuse «maîtresse» dans un château majestueux, le nouveau film de la réalisatrice Athina Rachel Tsangari (une productrice et consoeur de Lanthimos) poursuit son exploration du comportement humain, cette fois auprès de la gent masculine. Chevalier met en scène six hommes sur un luxueux yacht au milieu de la mer Égée, alors qu’ils s'adonnent au jeu de «Chevalier», dont les épreuves plus loufoques les unes que les autres les verront éventuellement couronner quelqu'un du titre de «Meilleur Homme en Général». Une étude éclairée, toujours rocambolesque et parfois sauvage de la nature humaine d’une réalisatrice que plus de cinéphiles gagneraient à connaître.
 
Ce que Tsangari a dit à Filmmaker Magazine: «The Capsule, mon court métrage de 2012, avait une distribution entièrement féminine. Pour The Capsule et Chevalier, je voulais explorer comment les notions de pouvoir et de désir se manifestent au sein d’un groupe homogène. Au lieu de faire de cette idée de pouvoir un combat des sexes, j’ai préféré imaginer des milieux hermétiques où l’envie, le contrôle et l’attirance pourraient se révéler au sein de la même ‘‘espèce’’. »
 
 
2. Bang Gang (Une histoire d’amour moderne)
de Eva Husson (France)

Cette année, en matière de controverse à saveur pornographique, la presse festivalière n’a d’yeux que pour l’irréductible Gaspar Noé (Enter The Void) et son fantasme 3D explicitement broméricain, Love. Mais voilà qu’une autre réalisatrice française, Eva Husson (protégée de l’agitateur ultime Lars Von Trier) livre son tant attendu portrait d’un groupe de jeunes lycéens aisés, des surfeurs et skateurs tout droit sortis de pubs d'American Apparel, qui habitent la très pittoresque station balnéaire de Biarritz. George, Alex, Laetitia et Nikita décident de mettre un peu de piquant dans leurs passe-temps parascolaires, repoussant les limites de leur sexualité dans le cadre de fêtes désignées «bang gangs» (ça dit tout) qui auraient de quoi faire rougir la gang pourtant très dégourdie de Kids.

Mais contrairement aux points de vue masculins privilégiés par Noé et Larry Clark, le récit d’Husson est porté par deux adolescentes aux commandes de cette (scandaleuse?) émancipation sexuelle. C’est George (Marilyn Lima) qui titillera d’envie ses camarades de classe, leur proposant de jouer à «un jeu de vérité ou conséquence, avec que des conséquences…qui ressemblent à ça», leur annonce-t-elle avec un sourire complice, dirigeant son regard vers un écran diffusant en boucle des images pornos. Composé presqu’entièrement d’acteurs non-professionnels, ce portrait à la fois tendre et terrifiant d’une génération qui apprivoise les nouvelles technologies sans trop se soucier des conséquences de leurs gestes, évoque par moments la filmographie de Gus Van Sant pour sa mélancolie adolescente, de Sofia Coppola pour ses images tout en poésie et en pastels, et oui, de Larry Clark pour les séquelles et contrecoups que subiront certains personnages. Pari réussi pour Eva Husson, qui accouche d’un film qui la travaillait depuis plus 15 ans.
 
Ce qu’Husson a dit aux médias: « J’ai été inspirée par une actualité datant de 1999. J’avais 22 ans à l’époque, et les gens impliqués me faisaient penser au groupe auquel j’appartenais lorsque j’étais ado: le même profil de petite ville provinciale, le même milieu social issu de la classe moyenne, etc. Ce récit d’une dérive collective vers la folie a réellement trouvé un écho en moi, même plusieurs années après coup. Ce n’est pas tant le côté sexuel qui m’intéressait – l’idée d’y faire face me terrifiait, en fait – j’étais surtout curieuse de comprendre comme ces jeunes gens, sans aucune prédisposition particulière pour ce genre de comportement, avaient pu aller si loin. »
 

3. Der Nachtmahr
de AKIZ (Allemagne)

Plusieurs titres présentés au TIFF cette année ont comme trame de fond l’hédonisme étourdissant de la scène électronique berlinoise. Il y a d’abord Victoria, film fort prometteur (et primé lors de la dernière Berlinale) qui suit une jolie clubbeuse espagnole qui se fait entraîner dans un périple nocturne casse-gueule avec une bande de potes allemands pas trop catholiques. Exploit qui mérite d'être souligné: Victoria a été filmé en un seul plan-séquence apparemment haletant et complètement abouti (c’est selon Darren Aronofsky, on précise). On y revient bientôt.

Pour l'instant, on a visionné le récit d’horreur complètement détraqué et DIY qu’est Der Nachtmahr (traduction: «Le Cauchemar»). On y fait la rencontre de Tina, une party girl de 17 ans habitant la banlieue berlinoise, qui n’a d’autre choix que de freiner sa consommation de drogues dures et son lifestyle de fêtes trop arrosées lorsqu'elle est hantée au quotidien par des visions d’une petite créature visqueuse, formellement répugnante. L’artiste, sculpteur et peintre AKIZ, qui fut d’abord remarqué par le art-world-darling Banksy avant que la grande prêtresse du rock Kim Gordon fasse elle aussi l'éloge de son talent au MoMa l'an dernier, livre ici une surprenante allégorie sur la paranoïa et le chaos psychologique qui nous guettent à l’adolescence, alors qu’on appréhende difficilement le passage à l’âge adulte. Une première partie fort convaincante et visuellement saisissante de ce qu’AKIZ entrevoit comme sa «trilogie démoniaque» explorant la naissance, l’amour et la mort.

Ce qu’AKIZ a dit à Dazed & Confused: « Au départ, je croyais que de ne pas payer mes collaborateurs serait un cauchemar, mais au final, ç’a été une bénédiction, car lorsqu'on soustrait la composante financière d'un projet, il n’y a personne pour te dire quoi faire. Au départ, pour mon casting, je recherchais vraiment cette énergie brute que tu ressens chez les vrais gens, pas leur expérience professionnelle. Ceux qui sont déjà établis dans l'industrie ont trop peur de perdre leur statut si les choses tournent au vinaigre. »
 

Festival international du film de Toronto
Du 10 au 20 septembre 2015  | tiff.net