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Critique du film «NOIR»: une proposition casse-gueule qui vaut amplement le détour

Crédit photo : Les Films Séville
Critique du film «NOIR»: une proposition casse-gueule qui vaut amplement le détour
N.O.I.R., comme dans «Nègre Organisé Intelligent et Radical». C’était le titre de travail du nouveau film d’Yves Christian Fournier (Tout est parfait), jusqu’à ce que l’acronyme à forte résonance politique soit scrappé en postproduction au profit d’un «NOIR» dénué de points et moins revendicateur. Dommage. Reste que ce long métrage à propos des destins entrecroisés de quatre jeunes habitant des HLMs du nord de l’île aborde des problématiques sociales explosives, trop peu exploitées sur nos écrans: profilage racial, violence et gangs de rue, prostitution. À partir de ce qui s’avérait au départ une proposition casse-gueule – tourner avec bon nombre d’acteurs sans expérience professionnelle, dans plusieurs lieux sans autorisation et avec peu de moyens –, Fournier livre une œuvre sensible et nuancée. Chapeau.
 
D’après un scénario de Jean-Hervé Désiré, NOIR suit le parcours du jeune Dickens (Kémy St-Eloy), prêt à tout pour se joindre au gang de rue de son frère; du rappeur algérien Kadhafi (l’excellent Salim Kechiouche), jeune père bègue qui tente de se ranger à sa sortie de prison; de la strip-teaseuse Suzie (Jade-Mariuka Robitaille), qui s’amourache d’un gangster; et de Fleur (Julie Djiézion), jeune mère aux prises avec un copain abusif. Les personnages évoluent dans un Montréal post-Villanueva, sur fond de tensions sous-jacentes entre corps policier et communautés ethniques, sans pour autant en faire l’élément clé de l’histoire. Dans ce film choral, il est plutôt question de l’insouciance d’une jeunesse qui ne se donne pas le droit d’aspirer à grand-chose, des séquelles du jeu dangereux qui en happe plusieurs et du cruel engrenage d’une enfance vécue en milieu défavorisé. Autant certains personnages rejettent d’emblée l’idée de tendre la main à la société qui les abandonne («Je déteste ces petits cons avec leurs chalets pis leurs voyages en Europe», d’affirmer Dickens), d’autres se permettent de rêver à un après-ghetto («Sérieux, si je gagnais 10 000 $ à la loterie, je ferais tellement de choses», lance Fleur). 
 
Une des grandes forces du film repose sur le contraste évocateur entre des scènes de quartier d’une beauté saisissante, filmées au ralenti, et d’autres exposant la violence foudroyante qui prend parfois d’assaut ce même voisinage. Un univers d’enfants jouant à la marelle et à la corde à danser sous un soleil plombant se transforme quelques instants plus tard en sanguinolente scène de crime. C’est cette même approche quasi-documentaire qui avait rendu Tout est parfait, précédent film du cinéaste de 41 ans, si percutant. Dans NOIR, on sent également l'héritage du journaliste David Simon, créateur de séries HBO louangées telles que The Wire et Treme, qui présentaient d'éloquentes radiographies des tensions régnant dans des zones urbaines south of the border. 
 
Comme il l’avait fait pour Tout est parfait avec le casting de Maxime Dumontier et de Niels Schneider, Fournier défriche ici une belle cohorte de talents prometteurs, à commencer par Jade-Mariuka Robitaille et Kémy St-Eloy. Mais c’est Salim Kéchiouche, acteur français remarqué dans des films de François Ozon et d'Abdellatif Kéchiche, qui décroche la palme de l’émotion pour son interprétation d'un ex-membre de gang vulnérable, en particulier lors d'une scène décisive de slam composée par Dramatik (Muzion).
 
NOIR est imprégné d’un grand souci de compassion et d’authenticité, refusant de se rabattre sur des stéréotypes périmés pour donner vie à son quatuor de jeunes poussés au bord du gouffre. Fournier et Désiré dressent le portrait d’une communauté marginalisée, aux prises avec un fort taux de criminalité et une carence d’opportunités, devant composer au quotidien avec une forme de racisme sournois. Malgré une finale trop appuyée dans sa dénonciation de certains abus (voir: Ferguson, Madison) qui ne sont qu’effleurés dans l'ensemble du film, NOIR vaut certainement le détour. Le film nous donne raison de croire au jour où un film québécois mettant en scène des protagonistes noirs obtiendra une mise en marché à grand déploiement. Pour l'instant, il faut voter avec ton portefeuille et aller voir NOIR en salles.
 
NOIR (NWA)
En salles dès le 10 avril