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Notre critique de la pièce «Le Journal d’Anne Frank» au TNM: 70 ans avant Charlie…

Crédit photo : Mylène St-Sauveur (Photo: Olivier Gossot/TNM)
Notre critique de la pièce «Le Journal d’Anne Frank» au TNM: 70 ans avant Charlie…
Assister à une représentation de l’adaptation théâtrale du Journal d’Anne Frank, c’est d’abord se souvenir d’un triste épisode de la Deuxième Guerre mondiale. C’est aussi faire une série de liens avec une sordide histoire d’un autre journal, le Charlie Hebdo, et réaliser que l’Homme n’a visiblement aucune mémoire…
 
La pièce écrite par Éric Emmanuel Schmitt s’ouvre à la gare d’Amsterdam, où Otto Frank se rend tous les jours dans l’espoir de voir apparaître ses deux filles, Margot et Anne, parmi les dizaines de survivants qui reviennent à la ville par train, alors que des milliers d’autres ont péri. Ignorant le sort de sa progéniture, il angoisse jusqu’à ce que les nouvelles arrivent: les deux sont mortes du typhus, dans un camp de concentration.
 
Ravagé par le chagrin, il retourne dans les locaux de son entreprise, où sa secrétaire Miep Gies lui offre son réconfort et le journal d’Anne, qu’elle a récupéré après la capture de la famille par les nazis. D’abord réticent à plonger dans l’intimité de l’adolescente, il tournera une page à la fois, pour préserver la mémoire de sa défunte fille et les souvenirs que ses écrits font jaillir.
 
Sous ses yeux renaissent les années à l’Annexe, un appartement secret où la famille Frank et quatre amis ont vécu dans la noirceur, le silence et la frugalité. Il revoit les débuts, l’apprivoisement des «colocataires» et les discussions sur la guerre, que tous espèrent de courte durée.
 
Lorsqu’un débat éclate sur la distinction à faire entre les Allemands et les nazis, et que l’un des personnages exhorte les «autres» Allemands à sortir dans les rues pour s’opposer à Hitler, on pense immédiatement aux suites du drame parisien de 2015, alors que plusieurs considèrent que les musulmans devraient condamner les islamistes radicaux, sous peine de les cautionner…

Une autre pensée nous ramène à Charlie, alors que Miep, la complice des 8 juifs dissimulés, craque sous la pression et affirme qu’elle n’a aucun mérite à les aider, alors qu’elle n’a pas su réagir quand elle pouvait sauver une autre juive des nazis. On réfléchit cette fois à la définition du courage, d’autrefois et d’aujourd’hui, en pensant aux médias qui se prétendent solidaires de Charlie et de la liberté d’expression, même si aucun d’eux n’osait publier certains éléments avant les attentats de Paris.
 
Pendant près de deux heures, on est fasciné par l’histoire qui se déroule sous nos yeux, sans toutefois être viscéralement ébranlé. Est-ce parce qu’on se prépare à la fin tragique que nous connaissons tous? Parce que la récitation de passages du journal met une distance avec l’émotion? Parce que nous assistons au quotidien parfois banal de ces êtres enfermés? Peut-être un peu tout cela à la fois.
 
Toujours est-il qu’on les voit s’animer, se quereller, se décourager, évoluer, s’éloigner, se rapprocher. Après avoir été témoins d’une telle humanité, on a doublement mal en assistant à leur capture. La douleur devient encore plus vive, quand on entend Anne prédire que la bonté l’emportera et qu’elle refuse de laisser la mort prendre le dessus…
 
Le rôle de l’adolescente est merveilleusement défendu par Mylène Saint-Sauveur, qui faisait ses premiers pas professionnels sur les planches. Entourée d’une solide distribution, menée par Paul Doucet, Marie-Hélène Thibault, Sophie Prégent et Marie-France Lambert, la jeune actrice est un condensé pur d’énergie, de vitalité, de caractère, de lucidité, de profondeur et de maturité. On sent parfois un très léger manque de nuances dans son jeu, en raison d’un désir de perfectibilité dans l’intégration des codes théâtraux (français normatif, articulation, accents toniques, projection, pose de voix), mais Saint-Sauveur mise sur une présence éclatante et débordante de vérité.
 
Mention spéciale à la musique délicate et déchirante de Jorane, qui enveloppe la pièce d’une gravité et d’une mélancolie toujours parfaitement dosée.
 
Le Journal d’Anne Frank
Du 13 janvier au 13 février au Théâtre du Nouveau Monde