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Chronique de fin de soirée: au bal masqué

J’ai toujours aimé l’Halloween, me costumer et changer d’identité le temps d’une soirée. Mais contrairement à ce que la Compagnie Créole a pu nous faire croire, on ne change absolument pas d’identité le soir de l’Halloween, on ne fait qu’amplifier ce que nous sommes fondamentalement.

Sans gêne.


 

«Derrièr' mon loup,
Je fais ce qui me plaît, me plaît
Aujourd'hui, (aujourd'hui) tout est permis (tout est permis)
Aujourd'hui, (aujourd'hui) tout est permis (tout est permis)»

Pour une treizième fois consécutive, je fête l’Halloween dans un party organisé par Jarrett Mann. Pendant toutes ces années, j’ai épaulé mon ami lors de l’organisation d’une dizaine de ses soirées. Je ne possède absolument aucune objectivité sur la chose, et je vois difficilement comment il peut exister un meilleur endroit pour faire honneur à  l’Halloween.

La clé de tant de succès?

Le costume est obligatoire i.e. tout est (donc) permis.

Pour l’occasion, je suis Capitaine Haddock et (agréablement) surpris de constater l’engouement général face à mon costume. Les gens pointent du doigt, sourire aux lèvres en criant : «OMG, Capitaine Haddock!». On se rappelle du célèbre capitaine comme étant un bougre sympathique et l’ami indéfectible de Tintin. Or, on oblitère (in)consciemment qu’Haddock est surtout un ivrogne fini, colérique et héritier relativement illégitime d’un statut de noblesse qu’on ne lui soupçonne guère de maitriser.


 

Comme je l’expliquais plus tôt, ce costume me sied donc à merveille et amplifie complètement mes traits de caractère en tant qu’individu. Un Français qui m’a cavalièrement dépassé dans la file pour les urinoirs a d’ailleurs pu le constater. Sous mes allures sympathiques, se cache un tempérament capable de l’insulter publiquement. Après tout, je suis très saoul.

Mais m’aurait-il dépassé dans une soirée régulière, sans son costume de rock star pédante? Au contraire, on me raconte que les relations dans les toilettes des dames sont plus cordiales le soir de l’Halloween, comparativement à n’importe quelle autre soirée de l’année. Qu’est-ce qui justifie ce changement d’attitude?

N’y a-t-il donc pas quelque chose d’inquiétant de retrouver une foule d’individus, supposément cachés derrière un masque, qui au fond exhibent leurs personnes (refoulées) fondamentales?

Voilà pourquoi l’Halloween s’avère la soirée parfaite pour tromper son partenaire.

«C'est l'occasion rêvée
De changer de partenaire
Superman (Superman)
Spiderman (Spiderman)»


 

Il est facile de retrouver les couples en santé parmi une foule le soir de l’Halloween. Leurs costumes s’agencent à merveille. Jarrett est déguisé en Seth Gecko du film From Dusk Till Dawn; sa blonde comme Santanico Pandemonium (la sulfureuse danseuse du même film jouée par Salma Hayek). Patrick est déguisé en Hugh Hefner des années 80; sa blonde l’accompagne en Playboy Bunny de la même époque. François et Anouk sont respectivement Alien et Faith du film Spring Breakers.

À l’inverse, j’invite une plantureuse femme-chat à danser. Celle-ci accepte volontiers, mais me met en garde contre son chum qui reviendra sous peu. Elle est nerveuse, mais elle ne peut s’arrêter de danser. Elle danse, elle danse. Au bal masqué. Je lui communique que son copain semble avoir quitté depuis un bon moment déjà. Elle me répond la mine basse quelque chose qui me fait comprendre que monsieur serait plutôt en train de s’envoyer de la neige dans l’nez. Il arrive enfin, costumé un peu n’importe comment, en vieux hippie (qu’il est). Je souffle à l’oreille de la femme-chat que je ne l’aurais jamais laissé seule si longtemps. Elle m’embrasse sur la joue. Je m’éloigne.

Je rejoins notre groupe d’amis où un copain de longue date, déguisé en pimp, s’amuse à empoigner les fesses d’une blondinette déguisée en n’importe quelles filles du film The Great Gatsby. Elle se laisse faire, elle est dans son personnage après tout. Or, le pimp est en couple et sa blonde bat de l’aile pas très loin. Elle est déguisée en abeille. Ironiquement, ce n’est pas elle qui butine.

Finalement, il y a Kitana et Scorpion du jeu vidéo Mortal Kombat II. Ce qui aurait dû être le power couple costumé de la soirée n’est une réussite qu’à 50%. Elle porte un costume ajusté à la perfection et le foulard placé au bas de son visage, isole ses grands yeux qui percent la noirceur. Lui arbore un costume ample, refuse de porter son masque et se montre vulnérable lorsque j’offre une bière à sa blonde. Question de me contrer, il aurait dû la faire danser, la faire rire, lui faire vivre des émotions fortes. Il a décidé de lui parler pendant près de 30 minutes sur le plancher de danse. Une occasion ratée (pour nous trois).

Derrière mon loup,
J'embrasse qui je veux, je veux
Aujourd'hui, (aujourd'hui) tout est permis (tout est permis)
Aujourd'hui, (aujourd'hui) tout est permis (tout est permis)


 

Pour ma part, après avoir fait le tour du plancher de danse en compagnie du photographe de la soirée, pris une trentaine de photos avec toutes les plus belles filles du party, l’ivresse me commande l’inverse de ce que devrait ressentir un véritable capitaine : je souhaite rentrer seul chez moi. Peut-être un peu attristé de voir comment un (trop) grand nombre de personnes refoulent leurs passions pour le simple principe d’être en couple. Peut-être parce que j’avais trop d’expérience le soir de l’Halloween pour savoir qu’à 2:45AM, il ne reste habituellement que les filles avec qui tu ne veux absolument pas te réveiller le lendemain matin.

Or, alors je consulte paisiblement mes (nombreuses) notifications Instagram et Facebook à l’extérieur du Théâtre Plaza, je remarque Jeanne d’Arc. Nous échangeons quelques mots sans importance, car nous savons tous les deux ce que nous souhaitons réellement échanger. J’imagine que ce n’est pas la première fois qu’une pucelle se retrouve dans les bras d’un vieux loup de mer.

Pendant que je l’embrasse, je remarque par-dessus son épaule que la femme-chat nous regarde, possiblement la larme à l’œil, avant de se retourner en direction de son copain qui erre au loin, en plein milieu de la Plaza St-Hubert, complètement défoncé comme le pire des hippies.

Fondamentalement, ce soir, elle non plus n’a pas changé d’identité.

Elle n’est pas la femme-chat; elle est la chatte blessée Selina Kyle.

Joyeuse fête de l'Halloween.