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Six questions aux champions hip-hop Alaclair Ensemble

Le 34 avril est arrivé, les minces. Ça devait être le 4 mai, mais Robert Nelson a changé d'idée.

Plus tôt cette semaine, le bordélique collectif Alaclair Ensemble lançait en effet Les maigres blancs d'Amérique du Noir via son bandcamp. Téléchargement contre don volontaire, un petit 10$ pour la version physique. C'est encore à la bonne franquette, mais un peu plus officiel que la gratuité totale des parutions précédentes. C'est qu'il s'agit, comme l'annonce le groupe depuis des mois, du «vrai deuxième album d'Alaclair Ensemble».

On en a discuté avec Ogden, qui vient tout juste de revenir vivre à Montréal, où KenLo habite aussi. Eman, Claude Bégin, Maybe Watson et Vlooper sont encore à Québec. «C'est un peu comme ça, entre autres, que le terme "Bas-Canada" est venu, explique Ogden. On a arrêté de se présenter comme des Montréalais ou des Québécois.» Je lui suggère d'adopter Drummondville. Il considère.

Contre toute attente, Ogden répond sérieusement – et en profondeur – à mes questions. C'est la magie du téléphone. Mes homologues radio/télé n'auront pas cette chance. «Tu peux pas interviewer Ogden live! Tu vas parler à Robert Nelson. Mais au téléphone, c'est correct.» Profitons-en donc.

Vous présentez Les maigres blancs d'Amérique du Noir comme le «vrai deuxième album d'Alaclair». Pourquoi Musique bas-canadienne d'aujourd'hui ne compte-t-il pas? C'est quand même un album triple!
En fait, Musique bas-canadienne d'aujourd'hui, c'est trois albums et chacun est fait de duos et de trios. Oui, les tounes sont composées par des membres d'Alaclair, mais y'en a aucune où tous les membres sont ensemble, comme c'était le cas sur 4,99 (NDLR: le premier album d'Alaclair Ensemble). Même Le roé c'est moé, qui est le volume qui se rapproche le plus de 4,99 – malgré certaines apparitions de KenLo et de Maybe Wats', c'est un album qui est principalement fait par moi, Eman pis Claude Bégin. Si t'attendais l'équivalent de 4,99, c'est ça qu'on fait, là, maintenant. Tout le monde a pas mal participé à toutes les tounes.

KenLo m'avait décrit l'enregistrement de 4,99 comme quelque chose de très informel, fait à coups de partys de cuisine. Est-ce que le nouvel album a été fait dans le même esprit?
Ça s'est fait de manière plus formelle. Ce qui nous a permis de sortir Musique bas-canadienne, à l'automne 2011, c'est la simplicité de la formule duos/trios au niveau logistique. À un moment donné, les shows sont devenus la seule occasion où on se voyait tout le monde ensemble. Les blondes tombaient enceintes, toutte le kit… On s'est dit: «les gars, si on laisse ça aller, y'en aura jamais de deuxième album! Faut qu'on se réserve un moment où on fait juste ça!» Alors, c'est ce qu'on a fait. La dernière semaine de juillet, on a loué un chalet à Coaticook, on a emmené le studio à Claude, pis pendant sept jours, 24 heures sur 24, on a juste fait ça! La grande majorité des tounes ont été écrites, composées et enregistrées pendant ce blitz de création. Du retour jusqu'au printemps, ça a été la postproduction. Mais c'est toujours juste une partie de plaisir. Sept jours de party non-stop entre nous. J'pense que la règle principale, dans Alaclair, c'est qu'il y a jamais de direction préétablie. On s'assoit jamais pour décider: «bon, on devrait faire ceci.» C'est vraiment le contraire. Pour être ben honnête avec toi, pendant sept jours on a bu des bières pis fumé des battes. Y'en a qui écrivaient des beats; quand le beat était fait, on le mettait dans l'speaker, pis là, y'en a un qui commençait à écrire de quoi. Dès qu'on avait fini d'écrire, on enregistrait. C'est tellement aléatoire, notre processus créatif! Dans l'esprit de création, ça ressemble beaucoup à comment 4,99 s'est fait. C'est juste que ça a été super condensé dans le temps.

Au début, tu semblais avoir un plus petit rôle dans Alaclair. Maintenant, t'es presque rendu à la tête du truc. Qu'est-ce qui s'est passé?
La création de 4,99 s'est étalée sur deux ans, dans des chillings aléatoires. Moi, j'ai commencé à traîner au studio vers la fin. Les tounes qui ont été faites en 2010, je suis dessus. Celles d'avant, pas vraiment. Ouin, par exemple, a été enregistrée en 2008 par Maybe Watson pis KenLo. Moi, en 2008, je ne le connaissais même pas, Maybe Watson. C'est vraiment en 2010 que je suis arrivé. J'avais rencontré Eman l'été d'avant. KenLo, je le connaissais depuis longtemps – c'est un ami de mon grand frère. Je suis vraiment plus jeune que tous les gars dans le groupe. La première fois que les gars m'ont entendu rapper, j'avais 16 ans. C'était un peu absurde parce que je ne pouvais même pas entrer dans les bars. Puis, quand y'a commencé à avoir du volume de logistique à gérer, moi, étant le plus jeune, étant sans emploi à l'époque, j'avais le temps de m'en occuper. J'ai un petit côté geek, je m'y connais bien en ordis, je fais des sites web… C'était naturel pour moi de créer le site et le compte email. C'est moi qui prenais les chèques, c'est moi qui redistribuais l'argent aux gars, c'est moi qui organisais les tournages de clips… Je suis devenu le gérant par défaut. Les gars ont commencé à m'appeler Robert Nelson un peu à cause de ça. Ils m'ont imposé le personnage. On avait notre délire du Bas-Canada parce qu'on voulait arrêter de se faire demander si on était de Montréal ou de Québec, arrêter de se faire décrire comme souverainistes… On s'est mis à dire: «on est bas-canadiens depuis 1838, c'est réglé c't'histoire-là!»

As-tu déjà eu des emmerdes avec ça?
Des emmerdes? Non. À part la minicontroverse au GAMIQ. On est montés sur scène avec le drapeau du Bas-Canada, j'ai fait mon speech en Robert Nelson, qui est une partie de la déclaration d'indépendance du Bas-Canada. Les gars de Half Moon Run ont gagné un prix plus tard et leur speech, grosso modo, était qu'en ce jour des vétérans, c'était une insulte et un déshonneur d'avoir vu le drapeau canadien à l'envers! Clairement, ils n'ont rien compris de ce que je disais. Ils nous ont perçus comme un autre Loco Locass prônant la suprématie franco-québécoise! Je leur ai expliqué que ce drapeau représente un mouvement révolutionnaire du 19e siècle mené par un anglophone qui, oui, avait pour but de se séparer du Canada, mais qui n'avait pas du tout pour but de créer une séparation entre l'anglais et le français, au contraire. Les Patriotes, c'était des anglophones et des francophones qui combattaient la monarchie et l'Empire britannique!

Ce qui est nouveau, et ce à quoi je ne m'attendais pas, c'est de voir les souverainistes et les séparatistes mainstream être choqués par le fait qu'on revendique le 18e article de la déclaration d'indépendance du Bas-Canada. Cet article dit: «on se servira des langues anglaise et française dans toute la sphère publique». Y'a du monde qui n'aime pas l'espace qu'on est prêts à accorder à l'anglais dans l'idée de la république du Bas-Canada. On reçoit des emails qui nous reprochent d'avoir des textes en anglais dans nos tounes. À chaque fois, on répond qu'on ne prône aucune forme d'identité ethnolinguistique. Y'a rien de pure laine franco dans notre affaire. Nous, le Bas-Canada, c'est la République. Dans la République, ton sang pis ton origine, on s'en câlisse. On est allés à Christiane Charrette, il y a quelques semaines; on a parlé du 18e article et le ministre Jean-François Lisée, qui était là lui aussi, m'a regardé comme si j'étais un hurluberlu. À long terme, c'est bizarre, mais je prévois plus de fucks avec les souverainistes qui ont une idée ethnolinguistique du Québec. On a reçu plusieurs messages d'anglophones ou de jeunes de mariages mixtes qui nous disent: «hey, c'est cool, on dirait que c'est la première fois que j'ai l'impression de pouvoir être fier d'être Québécois sans avoir à mettre mon identité de côté.» Moi-même, je n’ai pas de sang québécois. Mes parents sont bosniaques. Je suis né au Québec, mais je n'ai pas d'ancêtres français. Ma langue maternelle, c'est le bosniaque. Mais je suis souverainiste. Pas pour des raisons ethnolinguistiques. Je pense qu'il y a bien d'autres choses que les Québécois de toutes origines et de toutes langues partagent avant le français, pis moi, c'est des affaires comme ça que j'espère aller chercher avec la métaphore du Bas-Canada.

Que comptes-tu faire avec ce «pouvoir» de choquer?
Ça me pousse vraiment à continuer! Le deuxième album était originalement supposé sortir avec Dare to Care. On avait comme une entente orale avec eux. Avec le temps, on a plutôt décidé de sortir ça indépendant. Pour plusieurs raisons, entre autres, parce qu'on a décidé que la priorité numéro un d'Alaclair, c'était pas de blow up pis de générer des emplois dans le domaine de la culture. Tant mieux si ça se passe, mais l'objectif numéro un d'Alaclair, c'est de se faire du gros fun sale en continuant ce qu'on fait, c'est-à-dire en s'amusant naïvement, mais aussi, parfois, en dérangeant un p'tit peu pour le fun. C'est un peu ça que j'aime faire avec le personnage de Robert Nelson. Avec la voix que je prends, avec les interventions en anglais sur le record, y'a toujours un double message: celui de la présence de l'anglais dans notre culture, et celui du peuple colonisé. Moi, ça m'intéresse beaucoup, d'aller creuser dans le gap qui existe entre l'anglais et le français au Québec. Pas beaucoup de gens le font. Je pense qu'il y a plus de vérité à trouver là-dedans qu'en se campant d'un bord ou de l'autre, en attendant une confrontation ridicule qui n'aura jamais lieu, une séparation finale qui n'aura jamais lieu. Le pouvoir que j'ai, c'est de continuer de dire au monde qu'il y a plusieurs choses qui font la société québécoise, comme l'anglais, l'histoire... Moi, j'me fais du fun à mettre le doigt là-dessus, mais toujours un peu avec le sourire en coin. Je m'amuse. J'aime l'idée que personne ne puisse nous endosser par défaut. Y'a tellement de nuances dans ce qu'on prône.

Qu'est-ce que Claude Bégin a fait pour être votre muse de la sorte? C'est le sujet dont vous parlez le plus après la bouffe.
Ouais, c'est vrai! Ça fait longtemps qu'on le dit ouvertement: Claude Bégin, c'est le plus beau! C'est le plus musclé, le plus bronzé! Pis le studio d'Alaclair, c'est son studio. C'est là qu'il a fait l'album de Karim Ouellet, entre autres. On a toujours rigolé avec le fait qu'il était notre mannequin. Ça a commencé avec N’toun de ipop sué lèv’, sur 4,99, quand Wats' dit: «j'ai envie de te dire quelque chose, j'ai peur que t'aies le Bégin pour quelqu'un Claude», au lieu de dire «le béguin pour quelqu'un d'autre». Depuis ce temps-là, c'est le running gag. Tu vas voir Claude en chest dans le show. Tu vas le voir donner des fleurs au Métropolis à la Nuit Blanche. Ouais, c'est notre muse. Pis en même temps, c'est comme lui qui est le plus boy band dans le groupe. C'est toujours lui qui fait les affaires les plus kitsch, les plus rose bonbon. Dans le fond, on rêverait tous d'être une fille pour se faire fourrer par Claude Bégin.

Alaclair Ensemble: spectacle de lancement de Les maigres blancs d'Amérique du Noir
9 mai | Cabaret du Mile-End
5240, Parc
alaclair.com