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Michel Marc Bouchard nous parle de «Christine, la reine-garçon» : forte, froide, cérébrale et tomboy !

Après Tom à la ferme, pièce créée en 2011, l'auteur Michel Marc Bouchard est de retour avec Christine, la reine-garçon, où il s’éloigne du Québec campagnard et catholique pour plonger dans la froide et luthérienne Suède du 17e siècle.


La reine Christine de Suède a vraiment existé. Et c’est en faisant des recherches sur ce personnage historique que Michel Marc Bouchard découvre une femme captivante, véritable ovni s’inscrivant en rupture avec son époque.


Dédiée au trône dès l’âge de 6 ans, dans un pays alors sous le joug de la très austère religion luthérienne, Christine a été élevée comme un garçon. Elle avait un physique peu invitant et était extrêmement cultivée, savante, sportive et polyglotte. Prenant les commandes de l’État à 18 ans, elle refuse toutes les demandes en mariage, nullement intéressée par les hommes. Elle se démarque en faisant signer les traités de Westphalie, mettant fin à la guerre de Trente Ans, et en invitant savants, artistes et philosophes à sa cour. Précurseure du siècle des Lumières et du féminisme pour certains, elle choisira, à 27 ans, d’abandonner son trône, son pays et sa foi.


« C’est un personnage fascinant : elle a réussi à abdiquer la couronne de Suède, à abjurer sa foi luthérienne, sans qu’il y ait de complot, de chaos, de sang. Tout ça pour correspondre à son idée de liberté... en 1649 ! », commente Michel Marc Bouchard (M.M.B.), rencontré la veille de la première de sa nouvelle création.


Mathieu Handfield et Catherine Bégin | Crédit : Yves Renaud

Du film à la pièce
Lorsqu’on l’a approché pour écrire le scénario d’un film sur la reine Christine, M.M.B. n’était pas convaincu. « L’idée d’écrire sur une reine ne m’enchantait pas particulièrement. Mais j’ai découvert une reine pas propre, qui jure, qui est laide... un vrai tomboy ! Et puis, nous sommes tous, d’une certaine façon, des rois et des reines, avec des petits royaumes à protéger. »

Ne la connaissant pas du tout, l’auteur a dû faire beaucoup de recherche; sur la vie de la reine, mais aussi sur la Suède - qu’il a visitée - et les us et coutumes qui étaient en vigueur à l’époque afin de produire un film historique crédible. « C’est la première fois de ma vie que j’écrivais un biopic; ma première version, c’était plate, mais plate !, rigole-t-il. J’étais beaucoup trop collé à l’histoire, il n’y avait pas d’intrigue. J’ai dû apprendre à m’éloigner de la chronologie, à raconter ''ma'' Christine. J’ai aussi essayé d’en comprendre la modernité. »

Coproduction internationale entre la Suède, la Finlande, la France, l’Allemagne et le Canada, le tournage du film doit débuter la semaine prochaine. L’auteur, reconnu pour ses nombreuses pièces de théâtre qui ont marqué l’imaginaire québécois, des Feluettes aux Grandes chaleurs, aurait pu s’arrêter là. Mais en lui germait déjà l’idée d’une pièce de théâtre inspirée du personnage.


«J’écrivais le scénario en français, puis une de mes collaboratrices le traduisait pour moi. Mais je trouvais que c’était tellement beau en français ! J’ai donc eu l’idée de m’en inspirer pour faire une pièce; mais c’est un objet totalement différent du film. »
En effet, si le film raconte la vie entière de la reine, de son enfance à ses années fastes et controversées en Europe catholique, la pièce s’intéresse plutôt à un moment où se cristallisent tous les questionnements de Christine, qui l’amèneront à abandonner son trône et à s’exiler.


Céline Bonnier et Magalie Lépine-Blondeau | Crédit : Yves Renaud

Philosophie, passion et amour lesbien
L’action de la pièce se déroule en 1649, sur deux nuits - séparées par une période de 10 jours - alors que la Christine (Céline Bonnier) invite le philosophe René Descartes (Jean-François Casabonne) à la cour, accompagné de l’ambassadeur de France (Gabriel Sabourin), qui espère convertir la reine au christianisme et ainsi étendre l’influence de la religion en Europe.

Parallèlement, Christine subit une énorme pression pour se marier, pour qu’elle « cesse d’être un cerveau et devienne un ventre », ce qui la répugne. Elle est courtisée à la fois par son cousin, éperdu d’amour pour elle (le Prince Blanc, l’appelle Bouchard, incarné par David Boutin) et par son «frère», calculateur et égocentrique, fils du chancelier de Suède (Robert Lalonde) avec qui elle a été élevée (le Prince Rouge, joué par Éric Bruneau). Mais son coeur bat secrètement pour sa dame de compagnie, la séduisante comtesse Ebba (Magalie Lépine-Blondeau, « une grande actrice magnifique », selon l’auteur).

Le choix de Céline Bonnier pour incarner Christine s’est fait naturellement. « La première personne à qui j’ai parlé quand j’ai eu l’idée de faire la pièce, c’est Céline. Je lui ai fait lire le scénario et on a commencé, humblement, à travailler dans ma cuisine. C’est un cadeau qu’elle soit là. C’est une athlète, une comédienne extrêmement physique, qui a un range de jeu extraordinaire. J’ai toujours admiré son talent; mais c’est la première fois qu’elle m’émeut aux larmes dans cette pièce », confie-t-il.

Forte, froide, cérébrale, Christine est sans défense devant la passion qui l’enflamme - une passion homosexuelle que Bouchard, contrairement à certains biographes, a refusé de «sucrer» et d’occulter. Déchirée entre son sens du devoir et les sentiments forts qui se bousculent à l’intérieur d’elle pour Ebba, elle espère que René Descartes l’aidera à y voir plus clair et à contrôler le trouble qui la chavire. Elle a deux questions pour lui: « Qu’est-ce que l’amour ? » et, surtout, « Comment s’en débarrasser ? »

Descartes - qui est réellement mort en Suède lors de ce voyage - est un personnage central de la pièce, car il introduit la reine à la notion de libre arbitre, soit de pouvoir juger soi-même de ses actes. « Descartes a été un personnage extrêmement difficile à écrire, avoue l’auteur. Je devais faire attention pour ne pas me perdre dans son discours, car je voulais que ça demeure une pièce populaire. Ce qu’il dit sur l’amour est tellement anatomique, froid... Il arrive aussi avec cette idée qu’il y aurait une glande dans le cerveau qui serait le siège de l’âme : il y a donc une dissection de cerveau dans la pièce ! »


Éric Bruneau et Céline Bonnier | Crédit Yves Renaud

Si loin, mais si proche
Dans Christine, la reine-garçon, Bouchard quitte les contrées québécoises; pourtant, on n’est pas si loin de nos repères, croit-il : « Nous partageons au Québec quelques similitudes avec la Suède : de la neige, des forêts, le froid, la faune... J’ai fait en sorte que cet hiver-là résonne en nous. »

En cela, il est appuyé par la mise en scène de Serge Denoncourt, dont c’est la cinquième collaboration avec l’auteur. Les éclairages et le décor rappellent l’austérité et la froideur d’un pays nordique coupé du monde et enfermé dans la sévérité d’une religion où l’homme est condamné à n’être qu’un pécheur. Avec son univers rappelant parfois le conte de fées trash (l’inquiétante reine-mère a l’habitude d’être accompagnée d’un albinos, qui la suit comme un animal de compagnie), le choix d’une esthétique rappelant celle de Tim Burton sied parfaitement à la pièce : couleurs gris-noir, costumes volumineux et étouffants, étoffes rigides de cuir et de velours.

L’action a beau se dérouler en plein milieu du 17e siècle, alors qu’on commence à peine à comprendre que la Terre tourne autour du soleil, les conflits intérieurs de Christine trouvent écho jusqu’à aujourd’hui. Faut-il étouffer ses aspirations individuelles au profit d’une mission plus grande que soi, soit la patrie, la religion, la paix, ou alors suivre ses instincts ? L’ego ou la patrie ? L’individu ou la collectivité ?

« Dans la pièce, Christine lance: ''Renier ma foi, mon peuple... Renier tout ce que je suis pour être ce que je suis.'' C’est son to be or not to be. Et cette question, au Québec, se pose. C’est assez extraordinaire, tout ce qu’on a vécu ce printemps. Et Christine, justement, veut pour son peuple des écoles, des artistes. Elle est vraiment moderne. »

Et même si la Suède luthérienne est bien loin des sujets et endroits habituellement abordés par l’auteur, les mêmes obsessions qui habitent l’oeuvre de Bouchard reviennent : enfermement, volonté d’affranchissement, joug de la religion, conflits intérieurs et familiaux, amour homosexuel ou interdit. « J’écris tout le temps la même affaire, finalement ! », résume-t-il à la blague.

Si Bouchard apprécie ses diverses expériences au cinéma (il a adapté pour l’écran trois de ses pièces), il demeure, avant tout, un amoureux de théâtre : « Le cinéma, c’est un processus très long qui apparaît léger; des fois, ça brise l’élan, la spontanéité. Je suis un homme de théâtre; j’aime le défi. Il n’y a pas de caméra, de salle de montage; on répète, c’est tout. Et après, on monte dans le ring! »

 

Christine, la reine-garçon
Du 13 novembre au 8 décembre
Théâtre du Nouveau Monde | 84, rue Sainte-Catherine Ouest | tnm.qc.ca