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Les Breastfeeders: les piliers rock locaux se réinventent

Groupe phare de la scène rock garage francophone québécoise et mondiale, les Breastfeeders nous font le coup de la maturité sur Dans la gueule des jours

Enfin... Si on entend par «maturité» le fait de comprimer l’ensemble du chemin parcouru sur 13 titres endiablés et accrocheurs, de ne jamais abdiquer ni faire de compromis et de trouver le moyen de se renouveler fiévreusement dans la plus totale cohérence, on peut le dire comme ça. Rencontre diurne avec Luc Brien et Sunny Duval dans la gueule d’un bar.

Le bruit et la fureur
De retour sur disque après une longue absence, les Breasts ont tout de même veillé à garder le feu bien nourri. Luc confirme: «Cette année, on a fait beaucoup moins de shows, et on a réussi à faire de beaux événements (les Francos, L’aut’ St-Jean, etc.), même si notre dernier disque remonte à 2006.»

«Il y a quelque chose de trippant à se faire rare puis à apparaître devant quelques milliers de personnes. On est retournés en Louisiane en avril passé, jouer à Lafayette. Avant ça, y’a eu le concert 10e anniversaire, au Lion d’Or. Je pense qu’on l’a vécu comme n’importe qui célèbre son anniversaire. On se surprend à faire un peu: "wow, je pensais pas me rendre là", même si je comprends très bien comment c’est arrivé. Cette énergie qu’on a ensemble… Y’a quelque chose d’unique qui se passe quand on est réunis.»

Donc, jamais eu peur qu’on les oublie, les Breasts, après tout ce temps? «Bof, tu sais… Y’a un genre de no man’s land médiatique quand t’es plus la nouveauté du mois. On a tourné beaucoup à un moment donné – aux States, en Europe – et on dirait que personne n’en parlait. C’est weird. Faut dire qu’on est pas mal différents de ce qui se passe sur la scène indie ces temps-ci, c’est certain. Les jeunes que je vois sur les scènes, à Montréal, qui font de la chanson ou de la musique d’ambiance relaxo-compliquée-on-regarde-à-terre-quand-on-joue, ça n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’on fait.»

«Le rock, au Québec en ce moment, c’est quoi? Éric Lapointe? En 2006-2007, on a tous pensé qu’on avait finalement percé le mainstream: on était à l’ADISQ avec Malajube, Les Vulgaires Machins, Caféine… C’était assez voyant pour que même Charlebois soit en tabarnak parce qu’il se trouvait meilleur que Malajube. On se disait: "enfin, on va la tasser, la crisse de gang qu’on voit ici à chaque année se féliciter de son nouveau disque de duo". Et puis, non, toute la gang d’anciens hippies bourgeois sont revenus et Tricot Machine a fini de remettre les plus jeunes sur le sentier de la musique cute. Y’a toute une partie de cette industrie-là qui ne changera jamais. Si tu sonnes comme Offenbach ou Beau Dommage ça passe, sinon t’existes pas.»

Ça ira
C’est un Luc Brien un peu nerveux qui aborde le sujet de leur nouvelle offrande avec un "toi, penses-tu qu’on va décevoir du monde avec ça?". Une humilité qui dénote la dose de doutes et de remises en question nécessaire à la création d’une œuvre habitée. Il faut dire que l’aboutissement de l’album s’est révélé une entreprise de longue haleine.

«Quand on a fini la tournée, en septembre 2008, je me souviens qu’on a eu une rencontre avec la maison de disques et qu’ils nous ont dit: "OK, les gars, si vous avez douze tounes en septembre, on sort ça en janvier". Jo a dit : "Pas de problème!"... Finalement, on s’est rendu compte qu’on n’avait aucune envie de refaire le dernier disque part II, et ça, ça demande un peu de travail et de réflexion.»

«Je pense qu’au final, c’est l’album où tout le monde a le plus participé. Les riffs de Sunny et de Jo, l’écriture des textes avec Johnny, Suzie qui a cinq tounes... Tout le monde a apporté de nouvelles idées. Dès qu’on se met à tripper sur un morceau, à flasher ensemble en studio, soit sur un riff, un son de clavier ou juste à taper des mains, on retrouve tout le plaisir qu’on a toujours eu à travailler ensemble. L’album a pris du temps à finaliser en gros par manque de budget et à cause de conflits d’horaires.»

La recherche littéraire est certainement l’aspect le plus occulté de l’œuvre des Breasts. «Je serais curieux de faire chanter les mêmes textes à une petite fille cute avec une guitare sèche, moi! On écrit à deux, avec Johnny (Maldoror, danseur et mascotte, ou Martin Dubreuil de son vrai nom). On travaille le plus souvent 50/50, au point où on ne sait plus qui a écrit quelle ligne. On marche par flashs. Le début de Betty Lou – Le temps ne m’a pas attendu pour dérouler son tapis désolant –, je peux te dire précisément que ça m’est venu en attendant une lumière coin Des Pins!»

«Souvent, les musiciens, dans le rock encore plus, trippent musique pas mal plus que textes. Moi, je viens de la littérature; je suis pas capable d’écrire chérie je t’aime. Quand je crée une ligne comme je sortirai tous les soirs avec mes lunettes noires, je le fais parce que c’est porteur, parce que ça peut référer à autre chose que le premier degré, à une vision sombre du monde… C’est drôle comme exemple; cette ligne-là vient d’un rêve; je jouais avec le band quelque chose qui n’existait pas et qui disait lunettes noires dans le refrain. Et on l’a inventé! J’aime bien cette toune-là, avec le marimba.» Oui, oui, le marimba…

Ce ne sera pas un jour comme les autres
L’album frappe fort et surprend souvent, tant au niveau des arrangements et du traitement sonore que sur le plan des influences plus récentes, proches du punk des B52 ou des Ramones, qui le parsèment. «C’est pas plus léché, juste un peu moins saturé. Ça respire plus, décrit Luc. C’est l’fun le wall of sound, mais on s’est dit que pour ce disque-là, on voulait en sortir un peu. On va peut-être s’acheter un petit clavier, jouer avec ça en live. Johnny a commencé à jouer de l’harmonica… et les back vocals dans «Le monde tourne autour de toi», c’est un sample!! Ça, c’est une première! Et bon, pour ce qui est des influences, quand on dit encore de nous qu’on est yéyé ou pire – ce qui me fait le plus chier – rétro, je comprends pas. C’est vraiment une incompréhension crasse.»

En effet, avec Dans la gueule des jours, c’est bien le 21e siècle que pourchassent à coups de tambourin les Breastfeeders, en ouvrant triomphalement leur garage indompté.

 

Les Breastfeeders
10 mars | La Tulipe
4530, Papineau
www.lesbreastfeeders.ca