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29 octobre, 2010 - 11:11 Éthique urbaine

Éthique urbaine: silence on tourne... tes délinquances


Avant, lorsqu’on agissait mal, on avait peur de se faire prendre par sa mère ou par la police. Aujourd’hui, la crainte ultime, c’est de se retrouver, reconnaissable, sur YouTube, ou pire encore, comme LOL of the day viral. Je sais, vous allez me dire, j'suis quand même pas Lilo, ça serait étonnant que quelqu’un me suive et filme tous mes petits faits et gestes plates. I realize that. Mais la tendance est tout de même de rire du monde normal, et des caméras de surveillance, il y en a partout, alors sait-on jamais.

Je ne saurais dire quand cette «phobie YouTube» s’est développée chez moi. Je pense sincèrement qu’elle remonte à bien avant l’avènement des réseaux sociaux à outrance et des vidéos au petit déjeuner sur son iPhone. Sérieusement, depuis toujours, quand je pousse mon carrosse d’épicerie le samedi matin et que je passe devant le moniteur de surveillance télé, je lève les yeux rapidement pour me voir et me dit, immanquablement comme toute bonne fille bien dans sa peau: «Ostie que je fais dur. Faudrait pas que quelqu’un voie ça, ma réputation serait finie. Je porte des jeggings avec des runnings mauves New Balance, un gros coat fashion Burberry d’hiver alors qu’il fait 16, j’ai des sacs en plastique pas recyclables, pis on voit la binette du gars de Lucky Charms qui dépasse de mon carrosse». Ce qu’il y a de dramatique avec la venue de YouTube, c’est que quelqu’un, quelque part, peut décider de se payer la traite et de se faire un beau petit montage de toutes les petites madames qui mangent leur crottes de nez dans les allées, ou qui tombent en pleine face suite à un fashion faux-pas dans leurs runnings New Balance. Ça, c’est épeurant. Ça, ça me parle. Ça, pour moi, c'est la prophétie de George Orwell.

Laissons de côté avoir l’air du yable, la raison me dictant qu’il y en a plusieurs qui risquent de se retrouver sur YouTube avant moi. Quand même. Mais qu’en est-il de la commission de petits crimes en public, pa exemple? Ouch. Dimanche matin dernier, je me retrouve à L’Aubainerie sur Mont-Royal avec mon grande cappuccino Starbucks pis mon éternel coat de parfaite «parv» Burberry. Déjà, avec mon statut, me retrouver à L’Aubainerie, c’est gênant, mais je devais absolument satisfaire une envie subite de dépenser, et mes cartes ne répondaient malheureusement plus à l’appel depuis mon dernier achat chez Billie, séparé en deux cartes plus Interac. Un petit cent piastres de pyjamas Go-Habs-Go à L'Aubainerie ou de crèmes lissantes au Pharmaprix fait toujours la job dans ces tristes circonstances.

Enfin. Toujours est-il qu’au rayon des combines Hot Paws, j’échappe-tu-pas l’entièreté de mon café sur des dizaines de salopettes de neige. Au lieu d’aller m’excuser à l’avant et d’offrir de rembourser les dommages comme une personne normale et saine d’esprit, je regarde très discrètement à gauche, pis à droite pour voir si quelqu’un m’a vue. Je traverse ensuite tranquillement le magasin, le coeur me débattant comme à une débile, je fais semblant de m’attarder à des bottes Transit (quand même!), le café me dégoulinant encore sur le poignet et là, à l’intercom, j’entends : «Un commis est demandé au rayon des filles 7 à 14, un client a renversé un gros café». N’en pouvant plus, je cours vers la sortie, pour ne m’arrêter que dans le vestiaire de l’École de danse Louise Lapierre, cachée et immobile pour un gros 30 minutes. Ma formation d’avocate me rappelle que j’ai peut-être commis un genre de délit de fuite. Mes pensées se bousculent. J’imagine à la maison recevoir la visite d’un policier m’accusant de vandalisme, tenant entre ses mains la cassette et me menottant devant mes enfants. Puis soudain, revoyant au ralenti mes faits et gestes, mon oeil hagard, je réalise qu’il y a aussi vraisemblablement des caméras dans le vestiaire de Louise Lapierre. Le logo de YouTube m’apparaît comme dans une vision de l’apocalypse. Man. J’suis faite.