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Denis Gagnon: le designer profite d'une seule saison, celle du bonheur

Un mardi matin ensoleillé. Mathieu, l’homme à tout faire de Denis Gagnon (ou le chien de garde, comme il se nomme lui-même), ouvre la porte de l’appartement-atelier du designer, situé dans l’ouest de Montréal. Première surprise. Denis Gagnon n’arbore pas ses immenses lunettes noires Lanvin légendaires. Mais le temps de regarder le grand panache d’animal qui trône sur les murs blancs du salon, les nouvelles lunettes plutôt fines disparaissent au profit de l’accessoire fétiche. «Tu m’as surpris. C’était des lunettes que j’ai fait faire récemment. J’avais besoin de quelque chose qui ne me pend pas au bout du nez quand je travaille.» Denis Gagnon n’est pas superstitieux. Mais depuis que ces verres griffés sont arrivés dans sa vie grâce à son amie Renata Morales, le parcours de Denis Gagnon est plus léger, lumineux. Ses défilés sont devenus des rendez-vous si courus qu’on y fait la queue et que l’on se voit, trop souvent, refuser l’entrée, journalistes compris. Oui, il fait bon aujourd’hui chez le créateur originaire d’Alma.


 

Pourtant, ce ne fut pas toujours le cas. On n’a qu’à plonger dans le documentaire Je m’appelle Denis Gagnon, réalisé par Khoa Lê, pour comprendre que le chemin parcouru a été celui d’un artisan marathonien qui a su présenter ses collections saison après saison, coûte que coûte. «L’enfant terrible», le surnommait-on, comme s’il dérangeait le milieu avec ses vestons de cuirs découpés en franges qui n’avaient pas réussi à laisser leur trace dans le paysage québécois. L’incompréhension, cette impression de se battre contre des moulins à vent, tout ça est maintenant derrière lui. Après 10 ans de métier, celui qui s’est lancé tardivement dans l’univers de la mode respire enfin la saison du bonheur. «Ma vie a été bousculée… J’ai l’impression d’avoir gagné à la loterie. Je trouve ça magnifique.»

 

Des preuves du succès, des fruits que Denis Gagnon récolte aujourd’hui? Il vient tout juste de lancer une collection accessible en prix et en style chez Bedo. Il prépare son prochain défilé au mois d’octobre dans la verrière du Musée des beaux-arts, où il présentera des pièces uniques dans l’ambiance épurée d’un jardin. «Je me paie un bon trip, vraiment. C’est un honneur de se retrouver dans un tel lieu.» Si Aldo avait l’habitude de lui donner des souliers, que Gagnon trafiquait à sa guise pour les défilés, il est maintenant impliqué en amont, dès la conception. Il signe trois paires de souliers qui seront paradées sur les catwalks, puis disponibles en magasin cet automne. «Il y a beaucoup de nouveau monde autour de moi dernièrement. Mon équipe grandit, mais je reste fidèle aux gens avec qui j’aime travailler, qui sont là depuis le début. C’est eux qui me donnent les critiques les plus constructives, à qui je demande un regard avant de présenter mes vêtements en public.» Parmi ces fidèles acolytes, on compte le styliste Yso, qui a inspiré Denis à lancer sa propre collection et dont les commentaires sont toujours pointus et sans merci, Christian Pronovost à la musique du défilé Harakiri aux bijoux sombres et romantiques et Leda & St.Jacques qui assurent l’image, les photos.

 

Avec le recul, Denis Gagnon maudit-il Montréal, une ville qui n’a jamais rendu la tâche facile à ses designers de mode? Rêve-t-il parfois, secrètement, de vivre à New York, à Paris ou à Milan, des plaques tournantes de la mode? Là-dessus, Denis est clair. Il a la fibre québécoise tatouée dans l’âme. «Je ne maudis jamais ma ville. Je suis un nationaliste. Quand je crée, je m’imagine avec les plus grands, les deux pieds ici. Bon, si j’avais les sous, je ferais un défilé à Montréal et un autre à Paris. Oui, les artistes de chez nous ne sont pas assez reconnus et il manque une
masse de population critique d’acheteurs. Mais si nous quittons tous pour l’étranger, la culture stagne à Montréal, au Québec. J’ai espoir. Je vois que les gens évoluent, que nous nous raffinons. Et il y a de plus en plus de Québécois qui ont de l’argent et qui ont du goût. Je me dis toujours que Paris et New York ne se sont pas construits en une seule journée. On est encore un pays jeune. Bon, on n’est pas encore un pays…» Sans s’engager dans un roman-fleuve sur ses allégeances politiques, Denis Gagnon ne cache son appartenance à une ville, à une belle province qu’il rêve autonome, maîtresse chez elle.

 

Autre surprise chez Denis Gagnon, c’est son sens de l’humour, que ses collections audacieuses, minimalistes et raffinées ne laissent pas vraiment transparaître. Pourtant, sur son site internet, l’homme n’hésite pas à surnommer son atelier, la
grotte de tante Denise. «C’est en privé que le surnom tante Denise ressort. Dans la vie, j’affectionne la dérision, tout particulièrement le jeu. Car pour moi, la mode est avant tout un plaisir. Il faut cultiver le plaisir de s’habiller, de jouer avec les accessoires sans se prendre au sérieux. Je suis entouré de jeunes qui me gardent jeune. Je crois que le «tante Denise» révèle mon petit côté protecteur. Et c’est plus drôle que mon’oncle Denis.» Chose certaine, il ne tient pas pour acquis l’estime qu’il reçoit, l’engouement subit des médias, les nouvelles opportunités d’affaires. Il évite même l’utilisation du mot «fan». Assis sur un divan du designer québécois Philippe Malouin, Denis Gagnon dégage plutôt une impression de convivialité et d’accessibilité, et ce, malgré ses lunettes imposantes. Le personnage n’a rien de très maniéré, de hautain, d’exclusif ou de snob. Il est même plus accessible qu’il était autrefois, moins ténébreux.

 

50 ans… Déjà… Ça peut paraître long pour jouir d’un peu d’air frais, d’un concept aussi flou et recherché que la hype. Mais le succès n’a pas d’âge, ni de rides. L’homme qui aime les sorties, la bonne bouffe, la «good life», pointe comme frein principal à ce bonheur tardif sa confiance en soi, qui l’a plus souvent qu’autrement remis en question, déstabilisé, ralenti dans ce processus créatif. Et demain? À quoi rêve Denis Gagnon? Où se voit-il dans dix ans? «Je travaille encore à Montréal, j’ai pignon sur rue, j’ai un atelier en haut et j’habite le troisième. J’ai des maisons de production et je vends à l’étranger.» On est prêt à acheter une boîte de lunettes noires comme porte-bonheur, afin que les rêves de Denis Gagnon se colorent et abondent comme les feuilles d’automne.

 

Collection Denis Gagnon pour BEDO maintenant disponible en magasin

Défilé Denis Gagnon | 18 octobre, 13h30
Expo Denis Gagnon | Du 18 octobre 2010 au 18 février 2011
Lancement du DVD Je m’appelle Denis Gagnon | 19 octobre, 18h00
Musée des beaux-arts | 1380, Sherbrooke O.


denisgagnon.ca | mbam.qc.ca | jemappelledenisgagnon.com